28/09/2022

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Nuit sur le Togo (2): Le gouvernement de Me Agboyibor

Me Agboyibor ne figurait pas au départ sur la liste des premiers-ministrables du Clan et de la Chiraquie, compte tenu de sa personnalité fourbe qui ne rassurait personne. A Abuja en mai 2005, après la rocambolesque et incompréhensible rencontre entre Faure et Glichrist Olympio le mois précédent, il intriguait déjà sur le dos de ses alliés de l’opposition auprès d’Obasanjo pour que la primature lui soit octroyée. Par la suite ses danses du ventre pour séduire Faure et ses liens francs-maçonniques avérés ainsi que des gages qu’il a dû donner au Clan, en se métamorphosant en bélier carnivore, avaleur de grosses couleuvres, – et ceci dans une sérénité et une satisfaction de soi altières -, ont été suffisamment convaincants pour qu’il emporte la primature, devenue l’obsession cardinale des « signataires » de Ouaga IV, à commencer par l’«impérial » leader de l’UFC qui y a mis son poids et son honneur politiques au mépris de tout contenu qualitatif de l’accord.

Le gouvernement Agboyibor, fort de ses 34 membres, tel qu’il est composé, est en tous points conforme à l’esprit de Ouaga IV tel qu’il a été évoqué dans un précédant paragraphe et qui est un chèque en blanc donné à Faure. Cet accord n’est pas et ne peut pas être constitué pour répondre aux attentes et aux intérêts majeurs (indépendance nationale, liberté individuelle et collective, bien-être matériel et moral, etc.) de la population, le cadet des soucis de Ouaga IV. Il est signé avant tout en vue d’un gouvernement participationniste au sens où l’entend Amah Gnassingbé par exemple, comme d’autres Togolais avec lui : « Moi, je veux collaborer, c’est tout. J’ai dit ça à Gil [Gilchrist Olympio] que moi je veux rentrer à titre individuel [dans le gouvernement Agboyibor], il faut qu’il laisse les gens rentrer à titre individuel ». Il s’agit de collaborer au système RPT en mettant la main dans le cambouis, de partager le pouvoir avec le RPT, c’est-à-dire accéder à tout le décorum matériel et symbolique afférent (argent, voiture, villa, femmes par exemple), puisqu’il est inadmissible de laisser le RPT gouverner seul le pays selon le credo maintenant répandu dans une certaine opinion togolaise. Il ne s’agit en aucun cas d’un accord devant déboucher sur une dynamique de lutte contre le système, mais d’un accord ou d’un consensus pour pérenniser le système bandit et mafieux du RPT, lequel est toujours prêt à faire de monstrueux massacres pour conserver son pouvoir et le système en l’état. Tels étaient et la posture de base, le piège et les enjeux primordiaux de Ouaga IV. On comprend dès lors que ce sont les mêmes qui avaient applaudi l’élection sanglante et frauduleuse de Faure qui ont salué dans une jubilation extatique Ouaga IV, d’autant qu’ils ont réussi la prouesse d’obtenir la signature de l’UFC, taxée de jouer les « mauvais garçons » ou les empêcheurs de tourner en rond.

Ouvrons une petite parenthèse ici pour souligner que le Togo a toujours été parcouru par deux courants politiques dominants : d’une part un nationalisme populaire, qui ne se reconnaît pas forcément dans le CUT/UFC, quand bien même ce parti semble en être le vecteur, et d’autre part un courant collaborationniste avec le pouvoir colonial dont le système RPT n’est que le prolongement. Après l’assassinat de Sylvanus Olympio en 1963, c’est le collaborationnisme, incarné par Nicolas Grunitzky et ensuite surtout par Eyadéma, qui a triomphé dans les conditions et avec les soutiens extérieurs que l’on sait. Le collaborationnisme a cette caractéristique de considérer le Togo comme une colonie en évidant son indépendance et sa souveraineté de tout contenu qualitatif. Aussi assiste-t-on actuellement autour de Faure la même recomposition qui a marqué la prise du pouvoir par Eyadéma en 1967 avec au centre toujours le même personnage, Edem Kodjo, concepteur et exécuteur du système RPT/Eyadéma. En remettant les choses dans cette perspective historique, il faut dire que Ouaga IV, qui légitime Faure, joue ce bis repetita de l’histoire togolaise.

Ceci étant dit, la composition du gouvernement démontre à merveille que Me Agboyibor n’a aucune marge de manœuvre. Même si Me Agboyibor est armé de bonnes intentions, les conditions de sa nomination oblitèrent sa volonté de « changer les choses ». De toutes les manières, le Clan ne lui facilitera pas la tâche, et il est contraint de jouer le rôle d’un Edem Kodjo bis : être dans le grand bordel l’étui pénien de Faure ou son cache-sexe qui camoufle au regard extérieur la nature perverse du système RPT.

Déjà, le gouvernement en place n’est pas une composition de son cru. Plusieurs raisons directes permettent de l’affirmer : 1) Entre sa nomination et l’annonce publique de la formation du gouvernement, le délai est trop court pour consulter et persuader les éléments pressentis d’une part, et d’autre pour établir la liste définitive et répartir les portefeuilles. Rappelons que si Me Agboyibor était un baron officieux du système, il n’a jamais exercé de fonctions gouvernementales et donc il lui manque l’expérience pour former aussi rapidement une équipe gouvernementale ; 2) Certains portefeuilles étaient pourvus bien avant sa désignation. Citons entre autres notamment Kpatcha qui ne veut à aucun prix quitter le ministère de la Défense où il est devenu titulaire à part entière, et le lieutenant-colonel Atcha Titikpina, ancien responsable de la Garde présidentielle sous Eyadéma devenu aide de camp de Faure et l’un des auteurs des massacres d’avril 2005. Atcha Titikpina est appelé à remplacer le colonel Pitalouna-Ani Laokpessi à la Sécurité, lorsqu’il est apparu que ce dernier, grand tortionnaire devant l’Eternel, fut touché par la grâce divine, et s’est converti à un des mouvements religieux de la place (on parle du « Temple du Calvaire ») en transformant son cabinet ministériel en un lieu de prière où la ferveur et la dévotion religieuses sont l’opposé de ce qui est attendu de redoutables tortionnaires. Donc aux yeux du Clan, Laokpessi n’est plus l’élément fiable sur qui compter. Ajoutons aussi que la plupart des ministres qui étaient proches d’Edem Kodjo, sans toutefois être de la CPP, sont restés curieusement en place ; 3) Me Agboyibor n’a pu placer nombre de ses amis qui voyaient dans son intronisation une opportunité de promotion ministérielle. Est-ce vraiment de la caricature que de dire qu’il a eu seulement à apposer son paraphe au bas d’une liste de noms comportant une ou deux cases blanches à charge pour lui de les remplir avec les noms de son choix ? 4) Parce que l’équipe gouvernementale comporte trop d’individus dont la médiocrité décroche le ciel, il serait vraiment insultant d’accorder à Me Agboyibor sa paternité, laquelle porte vraisemblablement la griffe du Clan et d’Edem Kodjo ; 5) Le Premier ministre n’a eu aucun mot à dire lors de la nomination des deux membres du gouvernement à la CENI. Ces noms lui ont été imposés qu’il a avalisés, plus exactement qu’il a avalés, la gorge obstruée et dans l’incapacité de pousser de cris de protestation. Dans ce contexte, que veut-on que dise le pauvre Me Agboyibor quand le « membre du gouvernement » l’erpétiste Tozim Potopéré est propulsé à la présidence de la CENI en violation de Ouaga IV, mieux dans le strict respect de l’esprit de cet accord ?

Par ailleurs, Faure a constitué auprès de lui un gouvernement parallèle, formé de ses conseillers qui ont rang de ministres pour certains (il en nomme régulièrement), et dirigé par le somnambule et l’indécrottable Edem Kodjo, dont le but est de neutraliser les éventuelles velléités d’autonomie de son ami-ennemi Me Agboyibor, et de parer à ses fourberies et à ses sautes d’humeur. C’est ce gouvernement bis ou parallèle, plus restreint, au sein duquel Pitang Tchalla n’est plus en odeur de sainteté, soupçonné de brader l’héritage du Clan, qui est le véritable gouvernement du Togo à l’heure actuelle. Ce n’est pas celui, volumineux ou ventripotent, de Me Agboyibor, qui est planté là pour décorer, au sens propre du terme, la scène politique et donner l’illusion d’un gouvernement d’union nationale, d’unité nationale, de réconciliation nationale. D’autant que dans ce gouvernement, les portefeuilles régaliens ou de souveraineté reviennent aux membres du RPT alors que quelques strapontins symboliques et ludiques récompensent les membres des partis dits d’opposition.

Par exemple, lorsque Zarifou Ayéva parade à Lomé avec son titre ronflant de ministre d’Etat des Affaires étrangères et de l’Intégration africaine, le véritable titulaire de ce poste est l’ami de Faure, Gilbert Bawara, affublé de l’appellation trompeuse de « ministre de la Coopération et du NEPAD ». Quel sens politique accordé à un ministère des Mines et de l’Energie attribué au Professeur Léopold Gnininvi dans un pays sans énergies et sans mines ? De même on attend toujours le genre de « communication » et de « formation civique » que Me Gahoun Hégbor va concocter pour élever la culture civique, – ce qui n’est pas inscrit parmi les soucis premiers du Clan,- dans un Togo émasculé par quarante années de dictature et de collaborationnisme avec la Françafrique. Que voudrait-on que l’on pense lorsqu’on attribue le ministère de la Justice et le garde des Sceaux à un voyou notoire et qui se reconnaît lui-même comme tel ? On pourra interroger de la sorte un à un ces ministères « kesse kuku » octroyés aux partis dits d’opposition qui n’ont pas cherché à envoyer des cadres ou des compétences moins exposées sur la scène politique, mais des responsables de premier plan. Décidément la mangeoire RPT n’est pas faite pour de seconds couteaux. Bref, des amis, des camarades, des maîtresses de Faure, des anciennes maîtresses de son père, des barons des partis du RPT et des partis dits d’opposition se retrouvent au commandement d’un pays qui a plus que besoin de compétences vraies pour relever les défis énormes qui brident l’avenir de ses enfants.

Pendant ce temps, Le Premier ministre piétine d’impatience pour que le parent de Faure, Payadowa Boukpessi, le ministre des Finances, ouvre un peu plus grand le robinet du pognon pour son cabinet tenu en laisse par le cordon de la bourse que le Clan serre fermement dans ses mains. Dans ces conditions, le discours-programme de Me Agboyibor devant l’Assemblée monocolore du RPT (qualifiée au passage de représentation du peuple !) où sont promis ciel et terre et ses laborieux conseils de ministres, d’où ne sort rien d’essentiel pour le moment, relèvent moins de l’action politique que de la prestidigitation. Il est contraint de faire contre mauvaise fortune bon cœur en attendant de le voir sortir les griffes de sa ruse légendaire.

Bordeaux, le 10 novembre 2006
Comi M. Toulabor
CEAN- Sciences Po Bordeaux

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On évoquera quatre points pour mettre en exergue le grand bordel politique qu’est devenu le Togo sans toutefois rentrer dans des détails :
1) les accords de Ouaga IV
2) le gouvernement de Me Agboyibor
3) les législatives annoncées de 2007
4) les prochaines présidentielles de 2010.

Prochaine publication le 11/11/06 de la 3° partie de Togoano Nox:
les législatives annoncées de 2007