27/09/2022

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Togo: Les dernières paroles de Tavio Amorin

Emission « Cartes sur table », Radio-Lomé, 22 juillet 1992

Invités : Tavio AMORIN et Me Kodjo ZOTCHI, membres du Haut conseil de la République (HCR) et de sa commission spéciale, chargée de l’élaboration du projet de constitution

Il s’agit de la dernière émission que Tavio AMORIN a animée sur la Radio-Lomé, la radio nationale togolaise, le 22 juillet 1992, veille de l’attentat qui lui coûtera la vie trois jours après. C’est certainement après cette émission qu’il a été décidé de le liquider physiquement. Pourquoi ? Au cours de cette émission, Tavio a notamment expliqué avec toute la fermeté qu’on lui a toujours connue, pourquoi Etienne GNASSINGBE Eyadéma ne pouvait pas être candidat aux élections présidentielles à venir.

On était à l’époque en pleine période de négociation où se faisaient des tractations pour la tenue d’une réunion entre le régime RPT et les partis de l’opposition démocratique, sous l’égide des représentants des principales chancelleries occidentales présentes au Togo, laquelle réunion entrera dans l’histoire sous le nom de « Commission mixte paritaire ». L’objectif de cette réunion était d’obtenir la modification du projet de Constitution que le HCR avait déjà adopté et qui allait être soumis à la population. C’est dans cette situation que la position de refus de modification de ce projet de Constitution, développée et argumentée par Tavio AMORIN, était intolérable pour les protagonistes de cette rencontre tout particulièrement pour les responsables du RPT et Tavio devait le payer de sa vie.

Après l’attentat, alors que Tavio, évacué sur l’Hôpital St Antoine de Paris, venait d’y mourir, les membres de la « Commission mixte paritaire », qui en furent informé, se dépêchèrent d’arriver à un accord sur la modification du projet de Constitution pour permettre à Eyadéma d’être candidat aux élections présidentielles à venir, avant d’annoncer son décès.

Le journaliste animateur : Me Zotchi, nous savons que les forces armées, les forces de sécurité ont joué un rôle encore très important dans l’histoire de la vie politique de ce pays. Est-ce que le projet de Constitution ou qu’est-ce que le projet dit à propos des forces de sécurité ?

Me Zotchi : Le projet de Constitution reconnaît aux forces armées, aux forces de sécurité, le droit et le devoir de garantir la sécurité des personnes et des biens de tous les citoyens. Donc, ce sont des institutions qu’aucun gouvernement ne peut imaginer supprimer. Ce sont des institutions vitales pour la nation.

Tavio Amorin : Si je peux ajouter un mot ?

Le journaliste : Mr Amorin, allez-y !

Tavio Amorin : Bien que l’article 147 dit ceci : « Les FAT sont une armée nationale, républicaine et apolitique. Elles sont entièrement soumises à l’autorité constitutionnelle régulièrement établie ». Donc, il s’agit bien de préciser le cadre dans lequel les forces armées, les forces de sécurité de manière générale vont travailler dans la République togolaise. Ceci est un corps apolitique, il ne saurait être question que les FAT soutiennent tel ou tel parti politique dans la nation togolaise demain. Cela doit être clair. D’autre part, il est dit dans cette Constitution-là, dans ce projet de Constitution, en ce qui concerne une tentative de renversement de l’ordre politique régulièrement établi que : « En cas de rébellion armée, si les forces de sécurité et de police ne peuvent à elles seules maintenir l’ordre public, le gouvernement, pour écarter le danger menaçant l’existence de la République ou l’ordre constitutionnel démocratique engager les forces armées pour assister les forces de sécurité dans la protection d’objectifs civils et dans la lutte contre les rebelles. »

Je précise que ça concerne le cas d’un conflit armé avec un autre Etat. Maintenant, il y a une autre disposition qui dit qu’en cas de coup de force tout membre du gouvernement ou de l’assemblée nationale a le droit et le devoir de faire appel à tous les moyens pour rétablir la légitimité constitutionnelle y compris le recours aux accords de coopération militaire ou de défense existant. Je pense que, là aussi, nous devons comprendre que notre armée togolaise est une armée nationale qui est soutenue par les fils de ce pays, par les impôts que tous les fils de ce pays payent, il ne saurait être question dans cette IVe République togolaise que les FAT, qui sont soutenues, portées à bout de bras partout, à tout point de vue, par les impôts que les citoyens togolais payent, puissent être au service de tel individu ou de tel corps de la société ou de telle organisation. Il n’est pas possible, je crois que cela se comprend très facilement, et je crois aussi que nos frères des FAT le comprennent très bien.

Le journaliste : nous allons recevoir un auditeur.

L’auditeur (L. H. J.) : C’est concernant l’armée, la neutralité de l’armée. Bon ! Dans la dernière interview du chef de l’Etat, il parlait de démission des membres du corps des forces des armées, de sécurité et il a fait amalgame avec l’âge de 35 ans comme aux Etats-Unis. Je voudrais rafraîchir la mémoire du chef de l’Etat.

Le journaliste : Mr H. J., c’est une question ou c’est une …

L’auditeur : Oui, c’est une question.

Le journaliste : Allez-y rapidement.

L’auditeur : Du calme. Aux Etats-Unis, Georges Bush aussi est un militaire mais il a démissionné de l’armée avant de faire la politique et je voudrais poser une question à Mr Amorin ou bien à Mr Zotchi : le chef de l’Etat, le 14 avril 1967, lors de son accession au pouvoir, avec qui il a discuté avant de prendre le pouvoir ?

Le journaliste : Mr J. L. H. vous n’êtes pas dans le cadre de l’émission de ce soir.

L’auditeur : Je suis dans le cadre. Ne nous voilons pas la face.

Le journaliste : Bon, Mr Amorin, répondez rapidement à Mr L..

Tavio Amorin : Non, pas rapidement, je vais répondre correctement. Je veux dire que l’interview dont parle l’auditeur, je crois que nous l’avons tous lu. Cela surprend un tout petit peu ou le chef de l’Etat est mal informé ou il s’agit manifestement d’une exploitation qui n’est pas admise dans la République parce que, aucun citoyen ne peut se permettre de vouloir monter les FAT ou les forces de sécurité contre la nation. Ce n’est pas possible.
Alors qu’est-ce qu’on dit dans cette interview ? Que « les actes 52, 62 reflètent un antilibéralisme déplorable en défaveur des membres des forces armées et de sécurité, pourquoi eux doivent-ils démissionner alors que les autres agents de l’Etat ne sont soumis qu’à la seule mise en disponibilité ? C’est une politique de deux poids, deux mesures très regrettable ».
Sur ce point, je voudrais dire deux choses… je cite l’interview parce que, moi, je me déplace avec des documents. Je veux vous faire deux observations : la première, c’est que la seule loi en vigueur selon les textes de ce pays et qui organise les forces armées est la Loi de juillet 1963, la seule. Cette loi-là dit clairement que : « le militaire togolais est électeur mais non éligible ». Cela date depuis 1963 et jusqu’à la constitution de 1980, rien n’a été changé.

Je veux dire que le chef de l’Etat lui-même a gouverné ce pays avec cette loi-là en sachant très bien que le militaire ne peut être éligible. Ce n’est pas nous qui l’avons créé, cela existe bien avant et cela n’a pas été changé par le chef de l’Etat lui-même. Pourquoi aujourd’hui il voudrait faire croire que c’est nous qui innovons ? C’est quelque chose qui existe depuis. De plus, je voudrais préciser qu’il y a une loi qui a été promulguée pendant la Conférence nationale souveraine en août 1991 et je comprends bien qu’il s’agit de faire rapidement, vous comprendrez pourquoi. Eh bien, cette loi-là dit clairement et porte statut fonctionnel des membres, du personnel de la Police. Eh bien, cette loi dit clairement que le personnel de la Police est électeur mais ne saurait briguer une fonction élective ?
Je dis bien août 1991 promulguée par le chef de l’Etat, Mr Etienne Gnassingbé Eyadéma, je crois que c’est assez clair. De plus, cette loi va très loin, elle dit que le policier togolais ne saurait participer à une réunion politique en tenue de police.

Je ne crois pas que, sur cette question-là, ce soit la transition, les Togolais qui innovent. Non !
Il s’agit de prendre seulement ce qui existe et de faire avec.
Si jamais, et je ne le crois pas, il y avait deux poids, deux mesures.
Eh bien, cela date de la CNS, date d’avant la revendication légitime de notre peuple.
Les deux poids, deux mesures, ce n’est pas nous qui les avons créés, c’est ainsi.
D’autre part, je voulais terminer là-dessus, c’est que l’article 30 de la Constitution dit ceci du projet, (bien sûr du Code électoral, excusez-moi), là, je crois que le chef de l’Etat était mal informé, il y a le Code électoral l’article 30 dit que … je vais retrouver ça rapidement, le projet dit bien un certain nombre de citoyens ne soit pas éligible, c’est très clair. Il ne s’agit pas simplement des militaires, du tout.

L’article 34 dit : « Ne sont pas éligibles les militaires de tout grade ou en activité de service, ainsi que les fonctionnaires auxquels leurs statuts particuliers enlèvent en droit l’éligibilité ». Et quels sont ces fonctionnaires ? Je vais vous le dire aussi, il faut que les choses soient claires. Nous ne pouvons pas tolérer que l’on dise tout et son contraire !

L’article 160 dit ceci : « Sont inéligibles pendant la durée de leur fonction (et donc les militaires aussi) et durant les six premiers mois qui suivent la cessation de celle-ci, les secrétaires généraux des services publics, les inspecteurs du travail, le trésorier payeur et les chefs de service employés à l’assiette, à la perception et au regroupement des contributions directes ou indirectes ou au payement des dépenses publiques de toute nature en fonction dans le territoire de la République togolaise, les directeurs des douanes, préfets, les sous-préfets, les chefs de bureau des douanes, les officiers gradés de la Gendarmerie, magistrats, les commissaires et les officiers de police ainsi que les forces armées, les gendarmes, de police, les magistrats des cours et tribunaux. »

Ce ne sont pas les seuls membres des forces armées et de sécurité, ça va beaucoup plus loin. Mais, de plus, je précise qu’ici, il s’agit bien, même après la cessation de leur activité, six mois après, ils ne peuvent pas, tandis que, pour les forces de sécurité, si vous avez cessé vos activités, vous pouvez le faire.
Donc, je crois que les choses sont très claires. On cible des gens qui, de par la fonction qu’ils occupent, pourraient influencer le vote des électeurs, vous comprenez donc si, moi, je suis capitaine, lieutenant, commandant, je ne sais, un officier supérieur de l’armée, j’ai des gens que je commande quotidiennement, je pourrai très bien influencer leur vote.
De deux, le directeur du Trésor, il a des gens sous sa responsabilité et d’une certaine manière, il commande, il peut, à travers sa fonction, le poste qu’il occupe, parce qu’il va offrir telle ou telle facilité, influencer le vote de l’électeur, comme le scrutin est, doit, être juste pour tout le monde, équitable, je crois que c’est des cas qui sont prévus par la loi, donc c’est un dispositif très complet.

Transcription de l’ Emission « Cartes sur table », Radio-Lomé, 22 juillet 1992