28/09/2022

Les actualités et informations générales sur le Togo

Togo: les enjeux des résultats de la Commune de Lomé

Par Vénavino d’ALVES

La proclamation des résultats de la Commune de Lomé traine depuis que la proclamation provisoire des résultats partiels des élections législatives du 14 octobre 2007 est intervenue, le mercredi 17 octobre, pour la majorité des préfectures du Togo suivie, le jeudi 18 octobre de celle de la Préfecture du Golfe. Dans l’imbroglio qui s’est installé autour de cette proclamation, on a pu noter divers incidents qui, mis bout à bout, appellent interrogation et réflexion et qui, confrontés aux informations qui filtrent des cercles mêmes du RPT permettent de comprendre, après une analyse objective et approfondie que, derrière la question apparemment anodine de cette proclamation, il y a de sérieux et gros enjeux pour le RPT, d’une part pour les différents clans qui s’affrontent en son sein, d’autre part dans ses rapports à l’UFC au sein de la nouvelle assemblée. Sans la clarté sur ces enjeux il est impossible de comprendre quoi que ce soit au blocage actuel qui paralyse le processus électoral en cours d’achèvement au Togo.

Des incidents particulièrement révélateurs…

A propos des incidents survenus, il convient de rappeler d’abord ceux qui ont failli conduire, le lundi 15 octobre, vers 17H 30, au lynchage du président de la Commission électorale locale indépendante (CELI) de la Commune de Lomé, le juge Bitassa Essozimna, par la foule de jeunes surveillant les urnes entreposés, après leur centralisation, à la Mairie de Lomé après qu’il ait été surpris en train de passer par la fenêtre avec une enveloppe contenant les procès-verbaux des bureaux de vote. Où allait-il avec ? On ne l’a jamais su. Cet incident conduisit au transfert des opérations de centralisation des résultats de la Mairie de Lomé au Palais des Congrès.

Il y eut ensuite les graves incidents du samedi 20 octobre dernier qui se déroulèrent en deux volets. D’une part à l’intérieur même des locaux de la CENI où le rapporteur de la CELI de Lomé, Edem Atantsi, a été convoqué de façon cavalière pour signer un procès verbal portant, selon les informations données par un communiqué de l’UFC, sur l’annulation des résultats de 31 bureaux de vote ce qui aurait eu pour conséquence l’octroi d’un siège au RPT. La suite est connue : il refusa, déchaînant la fureur des coups de poings que lui ont porté les représentants du RPT à la CELI qui l’ont mis en sang, notamment à l’œil, en présence même du président de la CENI, Tozim Potopéré. D’autre part, en réaction à ces faits, il y eut la marche de protestation spontanée qui est partie du meeting de l’UFC à Fréau Jardin en direction de la CENI dès que l’information est parvenue sur ce qui s’y tramait, marche qui fut violemment réprimée et dispersée par la FOSEL sous les ordres du Lieutenant-colonel Yark.

Discréditée par la légèreté de comportement dont témoignent ces incidents particulièrement révélateurs et ébranlée par ces éléments de résistance, la CENI, d’où les représentants de l’UFC ont démissionné le jour même de la première proclamation des résultats, annonçait par une déclaration sa décision « Face à cette situation délétère et aux innombrables questions restées sans réponses, et dans un souci d’apaisement permanent, (…) de ne pas procéder à la proclamation des résultats provisoires de Lomé Commune. » Et la déclaration de poursuivre : « La CENI transmettra un rapport complet à la Cour Constitutionnelle sur le cas particulier de la circonscription électorale de Lomé Commune et sur l’ensemble du processus électoral ».

Quels enjeux ?

En fait, le report de la CENI à la Cour constitutionnelle de la proclamation des résultats de la Commune de Lomé cache des enjeux absolument importants pour le RPT qui tournent autour d’une seule question : la nécessité de faire annuler des bulletins de vote en faveur de l’UFC pour faire élire la tête de liste de ses candidats pour la Commune de Lomé : Kondi Agba, l’actuel ministre de la santé dans le gouvernement dirigé par Yawovi Agboyibo. C’est la dernière des machinations et manipulations concoctées de main de maître par les laboratoires du RPT pour lui permettre de faire main basse sur la nouvelle assemblée où elle compte dicter sa loi sans contestation. Il convient de préciser que, dans sa stratégie de contrôle absolu sur la nouvelle assemblée, le RPT table sur la complicité du CAR avec lequel il a visiblement passé un pacte secret. Pour comprendre le tout, il faut partir de l’analyse de la configuration qui serait celle de la future assemblée en cherchant d’abord à mieux comprendre pourquoi les laboratoires du RPT ont planifié les trucages appropriés tant dans le Nord que dans le Sud du Togo pour imposer les résultats préfabriqués qui ont été annoncés par la CENI.

Car une analyse attentive des résultats confrontée aux informations provenant des militants sur le terrain montre qu’il y a effectivement eu préfabrication de ces résultats pour les enjeux que voici.
Sur les 81 députés que devrait compter la prochaine assemblée, les laboratoires du RPT ont fait les choix suivants, les préfectures ayant été érigées en circonscriptions électorales par le Code électoral :

— 1°) de faire « rafler » au compte du RPT presque tous les députés de l’ensemble des préfectures du Nord du pays qu’il présenterait faussement, par esprit régionaliste, comme étant son « fief électoral » où les partis de l’opposition, surtout l’UFC, auraient eu du mal à avoir une solide implantation et un électorat conséquent, ce qui est faux ! C’est ce qui explique que le RPT s’est octroyé tous les députés de ces préfectures sauf un dans la préfecture de Tchaoudjo (chef lieu Sokodé) où après avoir littéralement « inversé », par toutes sortes de manipulations électorales, les vrais résultats marqués par un large triomphe de l’UFC, il a dû faire le choix de laisser à ce parti un siège.

— 2°) d’octroyer au RPT quelques sièges dans certaines circonscriptions électorales du Sud du pays soigneusement choisis d’avance (Danyi, Kloto, Est-Mono, Moyen-Mono, Ogou, Agou, Amou, Haho, etc.) pour faire accroire que, contrairement aux partis de l’opposition, il est le seul parti politique au Togo à disposer d’une implantation nationale.

— 3°) d’octroyer à son allié du CAR avec lequel il a conclu un pacte, toujours par esprit régionaliste, les sièges du pays Ouatchi dont est originaire son leader, Me Yawovi Agboyibo, c’est-à-dire les préfectures de Yoto et de Vo. Sachant que l’UFC y a une très forte implantation, surtout dans le Vo, la stratégie a consisté à organiser d’une part la terreur contre les militants de l’UFC dans le Yoto pour arriver à imposer une « inversion » des vrais résultats pour lesquels, selon des sources dignes de foi, seul Me Yawovi Agboyibo aurait été élu sur les trois députés de la circonscription électorale. Quant à la préfecture de Vo, une autre stratégie a d’autre part été utilisée consistant à y organiser un record d’annulation de bulletins de vote (12 414 bulletins nuls !) exprimés surtout en faveur de l’UFC qui, normalement aurait dû rafler les trois sièges en compétition. C’est dans ces conditions que la proclamation de l’élection de Dodji Apevon a été imposée. C’est donc au nom de ce pacte que, dès le vendredi 19 octobre, soit exactement cinq jours après le scrutin du 14 octobre, Me Gahoun Hegbor, vice-président du CAR, déclarait que son parti était disposé à entrer dans un gouvernement d’union nationale avec le RPT, dans l’entretien télévisé qu’il a eu sur le plateau de la chaîne publique de télévision, la TVT (Télévision togolaise). Il convient par ailleurs de préciser que le pacte CAR – RPT n’a pour autre fondement que la terrible haine viscérale que vouent ces deux partis à l’UFC et qui s’est tout particulièrement singularisée, en ce qui concerne le CAR, par les terribles dénigrements qu’il a orchestrés contre ce parti allant jusqu’aux voies de fait contre ses militants dans le Yoto et qui ont fait l’objet d’une condamnation formelle même par les forces de sécurité. Dans le contexte post électoral de la gestion conjointe de l’Assemblée nationale (et du gouvernement !) sur la base du pacte CAR – RPT, les responsables du CAR cacheront mal qu’ils prennent ainsi leur revanche sur l’UFC qui, malgré sa victoire, ne peut qu’étaler à leurs yeux son impuissance alors qu’eux prolongent leur contrôle commun sur l’ensemble des institutions dont l’UFC est exclu.

A l’analyse, c’est à travers ces trois opérations que les laboratoires du RPT ont dû avoir fait le calcul de mettre leur parti à l’abri de tout blocage à venir à l’Assemblée nationale en permettant à la coalition CAR – RPT d’y disposer d’une majorité qualifiée. Ainsi, sur les 81 députés que compte cette assemblée, il faut au pacte CAR – RPT 54 députés pour avoir la majorité qualifiée des 2/3 qui lui permettrait d’y imposer toutes ses décisions soit, avec les 4 députés du CAR qui ont été « obtenus » dans les conditions que nous avons vues plus haut, 50 députés à « apporter » par le RPT.

Tout l’enjeu de la bataille autour de la proclamation des résultats de la Commune de Lomé se trouve en fait là car, pour l’instant, avec ses 49 députés, le RPT ne remplit pas son contrat pour la conclusion du « pacte » pour la majorité qualifiée au niveau de l’Assemblée nationale. C’est pourquoi il tente, sans succès jusqu’à présent, de faire annuler un nombre conséquent de bulletins de vote en faveur de l’UFC dans la circonscription électorale de Lomé Commune, la dernière dont les résultats doivent être proclamés, pour y faire élire la tête de liste RPT, Kondi Agba.

Une nouvelle phase de la guerre à l’intérieur du RPT

N’étant pas arrivé à faire proclamer au compte du RPT le siège qu’il convoite pour la Commune de Lomé, le très RPTiste Tozim Potopéré a refilé cette patate chaude à la Cour constitutionnelle où il espère que Aboudou Assouma, qui était un conseiller juridique de Faure Gnassingbé avant qu’il ne le nomme à la présidence de cette institution, le fera d’autorité d’autant plus que les décisions de la Cour constitutionnelle sont sans appel.

Pour le RPT en général et Faure Gnassingbé en particulier, la proclamation de l’élection de Kondi Agba est d’autant plus impérative qu’il s’insère comme une donnée de la guerre entre clans qui déchire l’appareil RPTiste jusqu’au sommet de l’Etat où les deux frères, Faure et Kpatcha, s’affrontent.
Or, il est de notoriété publique que Kpatcha convoite la présidence de l’Assemblée nationale comme le confirme d’ailleurs un récent article du journal français Le Monde du 20 octobre dernier dans les termes suivants : « En août dernier, des bruits de coup d’Etat, qu’il (Kpatcha – ndlr) aurait alors envisagé contre don demi-frère, le président, ont étayé l’hypothèse d’une rivalité entre les deux héritiers. Le Togo s’apprêterait-il à vivre une nouvelle tragédie shakespearienne ? (…) Mais élu député, Kpatcha Gnassingbé pourrait chercher à défier son frère en se faisant élire président de l’Assemblée nationale et devenir ainsi le deuxième personnage de l’Etat, qui remplace le président en cas d’« empêchement définitif » selon la Constitution. »

Depuis la proclamation des résultats des législatives tels qu’ils ont été fabriqués au profit du RPT tout particulièrement dans le Nord du pays, Faure Gnassingbé sait qu’il est « cuit », à la merci de son demi-frère Kpatcha qui est très loin de ne lui vouloir que du bien. Et c’est pour contrer la conquête de la présidence de l’Assemblée nationale par Kpatcha que la fraction du RPT regroupé autour de Faure aurait, selon les informations venant du sérail, décidé de le contrer à ce poste en positionnant Kondi Agba, un proche de Faure qu’on présenterait comme un « intellectuel » qui siérait mieux à la présidence de cette institution que Kpatcha, présenté comme une « brute ». Nostalgique de faire retourner le Togo aux méthodes dictatoriale de son père, ce dernier n’a, en effet, pas hésité à déclarer au journaliste du Monde, auteur de l’article précité : « Je défends à 100 % l’héritage de mon père. (…) Comme lui, je n’aime pas le désordre ».

Kondi Agba finalement coopté à Lomé, parviendra-t-il à relever le véritable défi : être porté à la présidence de l’Assemblée nationale ? Ou bien le clan regroupé autour de Kpatcha arrivera-t-il, quitte à faire perdre au RPT le bénéfice de la majorité qualifiée à l’Assemblée nationale, à jouer de la terrible influence que lui confère la fortune colossale que celui-ci détient pour le faire éliminer de la course pour ouvrir la voie de la présidence de l’Assemblée à Kpatcha. Il est à penser que ce dernier, qui a déjà beaucoup « investi » pour ces élections législatives, ne l’a pas fait pour se voir souffler par un autre « frère » le premier fauteuil d’une institution parlementaire qui lui ouvrirait, si l’« empêchement définitif » prévu par la Constitution venait à survenir (ou à être organisé ?), la voie d’un autre fauteuil, encore plus prestigieux : celui de la présidence de la République.

On savait que la guerre au sein du clan des Gnassingbé entrerait dans une nouvelle phase après les élections législatives mais on était loin de penser qu’elle surviendrait aussi tôt. Elle peut avoir même avoir, pour le Togo, des conséquences tout à fait imprévisibles pour lesquelles les forces démocratiques devraient s’atteler à aider le peuple togolais à se réorganiser dès à présent au lieu de le laisser s’enfoncer dans la démoralisation comme c’est le cas actuellement.

La rédaction letogolais.com