09/12/2022

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Togo : l’introuvable alternance du pouvoir

A proclamé les résultats, il n’y eut pas de miracle. Elle a accordé près de 59 % des voix au président sortant Faure Gnassingbé contre 34 % pour son principal opposant, Jean-Pierre Fabre.

C’est à peu près le même score qu’en 2010. La différence est que cette année le scrutin a été jugé ” libre et transparent ” par les Nations unies. Le dernier de cette famille Gnassingbé au pouvoir depuis quarante-huit ans, un record mondial de longévité seulement battu par la Corée du Nord, n’aurait-il donc plus besoin de bourrer les urnes pour gagner ? ” L’opposition a perdu parce qu’elle avance en ordre dispersé face à un pouvoir sûr de lui, hyperverrouillé mais qui a des projets de développement. La citadelle est imprenable pour le moment “, expliquait ce militant.

Cette ” citadelle “, Faure Gnassingbé l’occupe depuis 2005. Il l’a héritée de son père Gnassingbé Eyadéma, militaire autocrate qui tint d’une main de fer les rênes du Togo de 1967 jusqu’à sa mort en 2005. Cette citadelle, le fils s’attache à la rénover, sans relâcher son contrôle. Un contrôle moins sanguinaire, plus moderne mais non moins efficace sur la société, l’armée, le milieu des affaires, la politique…
Tout avait très mal commencé pour le fils héritier. Le 5 février 2005, son père président meurt subitement.

La question de la succession ne se pose pas. Faure, déjà ministre, a été choisi plusieurs années auparavant par Eyadéma qui avait retaillé la Constitution aux mesures de son jeune fils. Dans ce pays où soufflait moins fort qu’ailleurs en Afrique de l’Ouest le vent de la démocratisation, Faure Gnassingbé, alors âgé de 38 ans, montre qu’il a de qui tenir. Tout en affichant sa différence.

Son père, un ancien de la coloniale française de l’Indochine à l’Algérie, avait pris le pouvoir par les armes.
Faure, diplômé en gestion de la faculté Paris-Dauphine, opte, lui, pour le coup d’Etat constitutionnel. En vingt-quatre heures, un jour de mars 2005, il démissionne du gouvernement ; récupère son mandat de député ; devient président par intérim en confisquant ce poste au président de l’Assemblée. Sous la pression internationale, il organise finalement une élection présidentielle. Ce fut une mascarade démocratique doublée d’une tuerie : 800 protestataires tués, peut-être 1 500.

Ce crime originel colle à la peau du jeune président (et de l’opposition à jamais marquée par ce bain de sang).
Progressivement, Faure Gnassingbé a donc affiné sa méthode. Il s’est détaché des anciens hommes forts du temps de son père. Notamment la haute hiérarchie militaire remplacée par des officiers plus jeunes. La plupart d’entre eux sont des Kabiyé, comme avant, c’est-à-dire membres d’une communauté ethnique du nord du pays, la région natale de son père sur laquelle celui-ci s’appuyait d’une façon disproportionnée. Là aussi, le fils tempère. Sa mère est originaire du sud. Il atténue l’emprise de la minorité Kabiyé mal vécue par le reste des Togolais. Politiquement, il élargit ainsi son bassin électoral.
Mobilisation

L’opposition note que pour en arriver là, lors de la présidentielle de 2015, le président a mobilisé durant plusieurs semaines tout l’appareil administratif pour sa campagne. Les ministres ont été envoyés sur le terrain, dans leurs fiefs d’origine, pour convaincre – acheter disent certains – les électeurs aux frais de la république.

Mais s’ils ont suivi le bulldozer présidentiel, c’est aussi parce que les temps ont changé. Finies les tueries devant même l’élection présidentielle du 25 avril au Togo, ce militant des droits de l’homme proche de l’opposition affichait son scepticisme sur l’issue du scrutin. ” Il faudrait, disait-il, un miracle pour que cela se solde par une alternance du pouvoir. ”

Le tableau est loin d’être rose. Dans son dernier rapport, Amnesty International s’inquiète de ” l’usage excessif de la violence par les forces de sécurité – et – de la torture.

L’ONG note aussi qu’en 2014 ” des menaces pesaient toujours sur la liberté d’expression “.
Du fond de sa cellule où il croupit depuis plusieurs mois, Pascal Bodjona, un ancien ministre très proche de Faure, pourrait témoigner de cette inflexion. ” Bodjona a des ennuis judiciaires pour des affaires de droit commun mais c’est son ambition politique qui lui a été fatale. En d’autres temps, il aurait disparu “, confie un proche de la présidence togolaise. Dit autrement, cela s’appelle un prisonnier politique. ” C’est un signal envoyé à tous ceux, politiques ou officiers qui, de l’intérieur, voudraient s’attaquer à ce régime militaro-civil “, explique Primus Guénou, analyste politique.

Ils ne sont pas légion ceux qui osent s’y attaquer, à l’exception d’une opposition cantonnée à son champ politique et des syndicats. ” Il n’y a pas beaucoup d’avenir si l’on se place en dehors des cercles du pouvoir “, explique un homme d’affaires. D’autant que l’Etat reste le principal donneur d’ordre à l’heure où le président a lancé le pays sur la voie du développement (extension du port de Lomé, construction de routes, électrification des foyers, modernisation de la gouvernance…).

Mais son grand chantier, celui qui permettra au président d’asseoir la légitimité démocratique après laquelle il court, portera sur les réformes institutionnelles. Il a ainsi promis de rétablir une élection présidentielle à deux tours – contre un seul actuellement, système qui pénalise l’opposition –, de limiter le nombre de mandats et de décentraliser les pouvoirs. Autant de dossiers sur lesquels il est attendu mais qui pourraient scier la branche sur laquelle lui et sa famille sont assis depuis près d’un demi-siècle. Le voudra-t-il ? Le pourra-t-il ?

Christophe Châtelot