26/11/2022

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Togo: Le sang de Chirac

Samedi 9 avril 2005, à 22 heures 43, sur la table de ma salle à manger à Paris, 15 rue de Belfort dans le XI°, le sang de Chirac a coulé. C’est en tout cas ce que m’a dit l’ami togolais qui était assis à côté de moi, à l’instant même où, par maladresse, j’ai renversé sur la nappe de coton grise le verre de Bordeaux que je venais de me servir: « C’est un bon signe, c’est le sang de Chirac ».

Cet ami togolais, appelons-le Fernand, est docteur en sciences politiques, il enseigne dans une université. C’est un homme doux, affable, souriant et triste, qui avait tenu ce samedi après-midi 9 avril, dans une des salles de notre Assemblée nationale, devant plus de trois cents personnes – un tiers d’Européens, deux tiers d’Africains, des hommes, des femmes, des adolescents, aucun parlementaire (tous invités) à l’exception de Noël Mamère – un discours d’un humour désespéré, au fond duquel toutefois j’avais cru discerner comme une note d’espoir. Pas une note : un tremblement faible, pas même une tonalité. Il devait nous dire si la politique africaine de la France reste incontrôlable, quarante années après les Indépendances. Il a soulevé chez ceux qui l’ont écouté l’envie de l’embrasser et de se dire son ami. Dans une amertume qui nous a tous poignés.

« C’est un bon signe, c’est le sang de Chirac ».

Aucune haine. Aucune prémonition. Aucune violence chez ces citoyens blancs et noirs, chez ces hommes et ces femmes de bonne volonté qui s’étaient réunis une après-midi entière au cœur même de la démocratie française pour étudier, parmi les dictatures africaines, le cas du Togo. Seulement du désespoir.

Ce n’est pas votre sang, Monsieur Chirac, qui va couler le 24 avril dans la lagune de Bé. Rassurez-vous. Ce n’est que le sang de ceux qui sont restés des indigènes, des gens qui portent des prénoms aussi improbables que Adoté, Koffi, Kayivi, Horace, Hermann, Sika ou Parisette. Des gens qui seront troués par des balles françaises, jetés dans la mer depuis des hélicoptères français, non pas troués ou balancés par des Français – rassurez-vous ! – mais par des miliciens, au terme de la guerre civile qui va avoir lieu. Car enfin, comment ces Adoté, Koffi et Parisette pourraient-ils encore supporter un jour de plus les emprisonnements sans incrimination, les exécutions sommaires, les disparitions, les coups de gourdins cloutés, la mise au pillage du pays, la liquidation des bois et des phosphates, la vente du sable de la plage de Lomé, le trucage des listes électorales, l’interdiction à la diaspora togolaise de voter, l’indifférence des instances internationales et votre opiniâtreté personnelle, Monsieur Chirac, à faire élire le fils de votre ami personnel Eyadéma, décédé le 5 février ?

Ce n’est pas votre sang qui va couler à partir de 24 avril, dans cette guerre civile annoncée. Respirez et cramponnez-vous, Monsieur le Président de notre République, ce n’est qu’un sale moment à passer.

Gilles Coupet
Ecrivain
Organisateur du colloque de la Ligue des droits de l’Homme « Dictatures africaines : le cas du Togo ».