27/09/2022

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Deux ans de post-Eyadémaïsme:  » Les morts sont-ils vraiment morts? »

5 FEVRIER 2005 – 5 FEVRIER 2007

Le décès, il y a deux ans du Général Gnassingbé Eyadéma, était censé être le détonateur de profondes mutations et de bouleversements majeurs au Togo. Sa conception particulièrement paternalisante de la chose politique, sa vision exclusivement prétorienne de la conduite des affaires de l’Etat et surtout l’environnement rétrograde d’herméticité qu’il avait crée autour de sa personne, tout cela était fatalement appelé à disparaître au profit d’une ère empreinte d’un indiscutable renouveau politique et caractérisée par la rupture d’avec tout ce qui a, pendant presque quarante ans, hanté la mémoire collective des togolais. Deux ans après cet événement important, que reste-t-il de ce qui était supposé être un électrochoc ? Le triomphalisme théâtral de ses successeurs a-t-il vraiment lieu d’être ? Qu’est devenu le Togo sans Eyadéma ? Un pays en phase de convalescence positive et de réconciliation progressive avec la modernité ou plutôt le lieu traumatique d’illusions perdues et de résurgence de la statue du commandeur ?

Par Franck Essénam EKON

L’heure du bilan n’est peut-être pas encore venue et il peut paraître prématuré de fixer les projecteurs d’un flash-back sur le chemin parcouru par le Togo depuis le 5 février 2005, jour de l’annonce officielle de la mort de Gnassingbé Eyadéma. Tout est question de contexte, de conception du temps politique et d’impératif méthodologique. Le deuxième critère suffit à lui tout seul pour justifier de la nécessité de s’interroger sur les avancées et les reculades observées au Togo depuis le décès de celui qui a régné sans partage sur ce pays pendant si longtemps et concentré sur sa personne autant de sentiments et de réactions contradictoires. Eyadéma est mort. Mais l’est-il vraiment ? La simplicité de la question peut prêter à sourire, mais, au delà de tout postulat animiste, elle est symptomatique des questions qu’on peut entendre les togolais se poser actuellement. On peut choisir de coller uniquement à la matérialité des choses et constater par exemple que « certaines choses » ont changé au Togo comme la personne physique du locataire actuel de la présidence de la République, que le chef du gouvernement togolais n’est plus le même ou que la fédération togolaise de football est désormais dirigée par un illustre inconnu qui a battu à la régulière un des fils du défunt président aux termes d’un « scrutin historique »… Voilà pour le décorum.

Mais ceux qui se posent la question de la mort réelle d’Eyadéma ne sont pas forcément des adeptes du « Diopisme » (du nom de Birago Diop, poète Sénégalais qui proclamait en 1961 que « ceux qui sont morts ne sont jamais partis »…) Leur interrogation porte en elle les marques de l’angoisse et du pessimisme véhiculé par le présent en même temps que le signe profond d’un retour à la réalité après la vague d’espoir suscité par le départ de celui qui cristallisait toutes les peurs et les inquiétudes dans le pays. Il était alors question d’adieu à la rigidité et à l’immobilisme, d’euphorie futuriste et de sursaut qualitatif vers tout ce qui avait été jusqu’alors refusé et radicalement refoulé. Ce départ devait coïncider avec la douce perspective de l’épiphanie de la liberté pour des populations qui ont payé un lourd tribut au règne de l’arbitraire. Tourner la page de ce long règne présentait pour le Togo un double avantage: rompre avec une antériorité globalement névrotique et inaugurer une dynamique volontariste d’ouverture démocratique.

Une condition présidait cependant à la concrétisation de ces projections: Qu’Eyadéma parte vraiment. Qu’il soit vraiment mort. Non pas de cette mort cérémonieuse et factice qui fait le bonheur des croque-morts et des entreprises de pompes funèbres, mais d’une mort véritable, synonyme de rupture, de fin d’une époque et de ses pratiques néandertaliennes; une mort qui ferme la porte au passé rouillé et aux symboles de l’acharnement répressif en même temps qu’elle célèbre la crémaillère d’un nouveau contrat social. Il eut fallu qu’en enterrant le mort, on porte en terre avec lui les vestiges de son cheminement: sa pratique du pouvoir, les instruments de cette terreur qu’il générait autour de lui et cette passion frénétique pour les coups en dessous de la ceinture.

Il eut peut-être aussi fallu qu’on le porte en terre avec ses principaux collaborateurs, fidèles hommes de main du prince, ils ne pouvaient pas survivre à leur principale raison de vivre: le maintien au pouvoir du défunt. Leur mission n’aurait plus de sens dans le contexte d’un contrat politique rénové, puisque son objet n’est plus de ce monde. Devenus inutiles ou nuisibles selon les cas, les garder constitue le meilleur moyen d’entretenir et de doper le souvenir du système dont on cherche justement à se débarrasser. Leur présence dans les circuits les plus élevés du pouvoir est un signe clair de nostalgie vis-à-vis du système dont le défunt président était le socle et de survivance du passé.

Où en est-on aujourd’hui au Togo? Loin du compte en tout cas, par rapport aux espoirs nés au lendemain du 5 février 2005. En matière d’héritage électoral, le scrutin présidentiel d’avril 2005 a offert un idéaltype de ce qui peut se passer dans ce pays dès qu’une échéance politique importante se profile à l’horizon. Eyadéma y était particulièrement sensible et ses successeurs ont prouvé qu’ils se montreront dignes de la transmission de témoin. Après les atrocités qui ont caractérisé les dernières élections présidentielles, on en est actuellement à se demander si le chronogramme des législatives sera respecté et surtout si les garanties minimales de fiabilité et de sécurisation de ce scrutin seront réunies. En l’occurrence, les passes d’armes sur les cartes d’électeurs et les modalités du recensement sont des signes avant-coureurs de conflits dont on ne connait que trop bien l’origine.

Les successeurs du Général Eyadéma égrènent par paquets les avancées réalisées depuis deux ans en matière de sécurité, de réformes politiques et d’esprit d’ouverture…Avec ferveur, on proclame que dans dix ans « le Togo ressemblera à un pays moderne et solidaire….et qui aura su profiter de ses avantages comparatifs ». Pendant ce temps, sous couvert de souplesse et d’adaptation, on opère subtilement des marches-arrières pour adopter une vision des rapports politiques qui s’inspire directement du bréviaire éyadémaïste.

On demande aux travailleurs et aux syndicats de faire des efforts au nom de la crise que traverse le pays, mais on ne consent soi-même aucun effort ou aucun renoncement lorsqu’il s’agit de réduction du train de vie de l’Etat. Après avoir chanté les vertus de la réconciliation nationale, on remobilise les finances et les énergies du pays pour célébrer, le 13 janvier dernier, l’assassinat du premier président de la République avec un faste méprisant pour le Togo d’en-bas, condamné à se serrer la ceinture. Les militaires, de leurs côté, sont envoyés pour résoudre « par les grands moyens » des litiges fonciers, notamment à Bassar (nord du Togo).

Dans certaines proportions, les coïncidences deviennent des constantes et il faut avoir le courage d’en prendre la mesure. En se voilant, la face, en détournant pudiquement les yeux au nom d’un prétendu impératif d’apaisement, on nourrit volens nolens la pieuvre d’un mimétisme qui fera encore des dégâts dans l’avenir. Et si les togolais ont la nette impression que le « timonier » est encore là, c’est aussi parce qu’ils voient bien les empreintes de sa main tutélaire dans les actes de ses successeurs.