07/12/2022

Les actualités et informations générales sur le Togo

Deux écrivains au talent pur: Robert Silivi et Rodrigue Yao Norman

Croisée des solitudes
Robert Silivi
Collection Plumes togolaises, Edition Haho, 32 pages

La littérature togolaise révèle, depuis le grand soulèvement populaire en faveur de la démocratie au début des années 90, certains jeunes auteurs qui, à l’instar de Josué Kossi Efoui, sont le porte-flambeau d’un renouveau des lettres en Afrique. La maison d’édition locale, les Editions Haho, vient de faire paraître deux nouveaux livres qui donnent déjà la mesure du talent d’une nouvelle génération d’écrivain sur la lancée de leurs devanciers.
Le premier livre, une pièce de théâtre, intitulé Croisée des Solitudes, est écrit par Robert Silivi, enseignant de Lycée fraîchement sorti du département des Lettres modernes de la déliquescente Université de Lomé. Troublante comme les premières œuvres écrites par les chefs de file de la littérature togolaise que sont Efoui et Kangni Alemdrjodo aux premières heures des soubresauts contre le général Eyadema, Croisée des solitudes porte sur la place publique le sujet récurrent de l’actualité douloureuse du Togo : l’exil de nombreux citoyens confrontés à la dureté du quotidien et à la répression brutale d’une dictature impitoyable. L’auteur évite le piège du plaidoyer politique contre l’oppression ; son sujet porte plutôt sur la destinée kafkaïenne du citoyen partagé entre l’attachement à la terre natale inhospitalière et l’appel irrésistible de l’exil tout aussi rébarbatif. Robert Silivi met en scène l’accablante réalité de deux personnages, Solo et Torche, qui, poursuivis par la soldatesque après une longue journée de fusillades, tout en décidant de fuir le pays, dissertent en même temps sur la portée de cette décision même. Car selon Torche, «l’exil est une porte de sortie, une façon de repositionner pour se retrouver, se découvrir même. C’est important de prendre cette distance par rapport à l’origine, par rapport à ce goulag » Le goulag, c’est «ma terre-amour», la mère-patrie infestée par la folie d’un oppresseur qui tue les gens comme on massacre les abeilles. Sol invivable, sol ingrat impossible à livrer les clés « pour dévoiler l’énigme de la démence» qui ronge le pays.
Le tableau ressemble étrangement à l’actualité nationale, où les Africains durement lacérés par le harcèlement du quotidien, ne savent pas plus sous quel ciel aller. L’appel des sirènes de l’exil est souvent irrésistible, mais les moyens pour y parvenir sont souvent impitoyables. Beaucoup de nos gens essaient d’emprunter les voies légales en obtenant avec moins de réussite le visa pour l’Europe ou les Etats-Unis. Les plus malchanceux se font littéralement ruiner par des escrocs et passeurs de tout acabit. D’autres, par contre, plus audacieux, empruntent avec une redoutable efficacité mortelle les trains d’atterrissage des airbus français et belge. C’est un véritable dilemme auquel sont soumis nos concitoyens ; la question de partir en exil ou de moisir chez soi devient une récurrente question existentielle. Faut-il «aller la-bas» où l’on croit naïvement qu’on peut s’offrir toutes les jouissances du monde interdites aux damnés de la terre ? Ou bien rester pour croupir dans la crasse ? L’auteur de Croisée des Solitudes, ne livre pas sa réponse et ne la connaît peut-être pas. La réponse appartient à chacune des existences tristes en croisée solitaire sous le pavillon des cancéreux du Tropique du cancer. Le livre est comme le trouvait, Dany Ayida, le Directeur du Festhef, qui l’a préfacé : «une pièce lamentable, sans relief, triste et monocorde de bout en bout comme un requiem.» Le livre écrit dans une langue alerte, un style incisif révèle un auteur d’avenir englouti dans les abîmes d’une politique culturelle inexistante. Robert Silivi qui a gagné le concours Plumes togolaises du Festival de Théâtre de la Fraternité (Festhef) avec sa pièce ne serait peut-être pas connu ou édité. Il a pourtant écrit des dizaines d’œuvres qui sans une habile politique de la culture au Togo resteront à jamais dans l’inconnu.

La rédaction

Pour une autre vie
Rodrigue Yao Norman
Collections Plumes Togolaises, Editions du Haho, 45 pages

Voici une pièce qui éventre la morale de nos sociétés et met dehors toutes les turpitudes de nos pudibonderies, les hypocrisies de tous les interdits sur le sexe. Qu’est-ce qui a bien pu se passer dans la tête d’une jeune fille sans histoire, calme et incapable de tuer une mouche, pour qu’elle tue son sénateur de mari d’un coup de rasoir ? C’est en faisant le voyage dans les méandres de la psychologie de son personnage, Kate, que Rodrigue Norman nous livre le secret de l’énigme qui a poussé son héroïne à passer au geste fou. Car, Kate au doux nom si british, est l’opposé de sa sœur jumelle, Cake, dont le nom qui veut dire en anglais «gâteau» est une magnifique pute « croquante et baisable » à merci et qui devrait normalement finir sa vie de façon funeste. Mais le destin de chacune des deux sœurs fut tout autre. C’est cette incompréhension du sort qui frappe sa sœur qui poussa Cake à aller rendre visite à Kate pour comprendre ce qui est arrivé à sa sœur. C’est justement là que commence la pièce de Norman. Kate, infirmière de son état, rentre de façon imprévue à la maison à minuit alors qu’elle était de garde cette nuit-là. Intriguée par la lumière au salon, et les bruits salaces dans la chambre maritale, prend peur. Néanmoins « je risque un œil à travers l’entrebâillement de la porte. Ce qui m’apparaît alors comme une vision n’est pas l’œuvre hallucinatoire d’une quelconque débordante imagination. Je jure que la meilleure compagnie en laquelle est mon mari, aucune revue érotique n’en fait. Je chancelle presque en voyant le visage de la femme.» : c’était sa mère !
La suite fut digne d’un meurtre à l’Agatha Christie. Plusieurs jours plus tard, en instance de divorce, elle tue son mari d’un coup de rasoir. Dans la douche. C’est cette alchimie entre le cinéma, le polar et le théâtre qui fait la richesse de la pièce de Rodrigue Norman. Cette pièce a fait un tabac lors de sa première représentation en septembre 2000 au Festival du théâtre de la fraternité d’Assahoun , une petite localité du Togo. Les spectateurs ont été certainement séduit par la simple façon de Norman, de mettre à nu les maux qui rongent paisiblement nos sociétés et qu’une certaine morale se complaît à taire. Sous les pavés de la morale de nos saintes familles, couvent les relations incestueuses entre Père et fille, mère et fils, les relations esclavagistes entre bonne et patron, les escapades infidèles des époux et surtout le rapt des femmes d’autrui par les hommes au pouvoir. En parler de façon si banale dans le théâtre, telle est la réussite de ce jeune écrivain qui a traîné sa bosse à l’université de Lomé, avant d’aller s’enrichir en classe de philosophie dans une institution belge. Ce précoce écrivain, qui était metteur en scène à 18 ans, devra tenir sans aucun doute ses promesses. Il faut remercier Le Festhef et l’Union Européenne d’avoir contribué à faire connaître ce talent au niveau du public.

La rédaction