01/10/2022

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Edem KODJO: Session de rattrapage pour la « théorie du grand pardon » ?

Les circonstances de la nomination d’Edem KODJO au poste de 1er ministre, les premières réactions recueillies dans les rangs de l’opposition ainsi que la composition de l’équipe gouvernementale qui vient d’être annoncée montrent à quel point la question togolaise risque de s’embourber définitivement. Le pouvoir majoritairement contesté de Faure Gnassingbé, après avoir posé la première pierre d’un dirigisme autarcique, vient de s’adjoindre les services de celui qui est considéré là-bas comme le concepteur de la théorie du grand pardon. Saupoudrage à la va-vite d’une néo-dictature ou mise en route d’un plan ourdi de longue date, le défi d’une franche cicatrisation des plaies de ce pays s’emboîte difficilement avec les orientations contenues dans l’option d’herméticité affichée par les «nouveaux maîtres» du TOGO. Dans ces conditions, les togolais s’attendent une fois de plus aux magistrales envolées lyriques de l’ex-nouveau 1er ministre tandis que se poursuivra implacablement un chemin de croix dont ils avaient cru entrevoir le terme il y a quelques semaines.

Par Franck Essénam EKON

Le nouveau chef du gouvernement togolais est sûrement une identité remarquable, tant du point de vue de sa stature intellectuelle que de son parcours de « galactique » aussi bien dans son pays le Togo qu’à l’extérieur. Ses inconditionnels ne s’y trompent d’ailleurs pas en mettant en avant la clinquance d’un CV kilométrique où postes d’envergures, rayonnement académique et présence littéraire s’entremêlent dans une symphonie presque festive. Quelques années plus tôt le produit « KODJO » faisait même l’objet d’un marketing d’un goût douteux : une armée de « fanas » en faisaient celui, qui de par ses compétences, sa connaissance des subtilités du milieu international et son sens de la rigueur, s’imposait comme LE personnage providentiel par excellence, celui qui, en arrachant d’incommensurables concessions au dictateur défunt, ouvrirait à son pays les portes de la prospérité et de la réconciliation. A la différence d’un Gilchrist OLYMPIO qui « traîne dans son sillage » une peu recommandable réputation d’opposant radical et déconnecté des réalités de son pays, Edem KODJO revendique (surtout ces derniers temps) une stratégie de la modération face à la dictature au Togo. Clamant à cor et à cris son appartenance à une opposition où il est depuis longtemps « pestiféré », il n’a de cesse d’insister sur l’irréalisme des options de ses anciens compagnons d’armes en même temps que sur son statut d’incompris dans la jungle politique togolaise. « Opposant lucide » comme il aime se définir lui-même, il finit par trancher définitivement le cordon qui le liait aux autres partis de l’opposition avec pour ferme intention de jeter les bases d’un nouveau syncrétisme politique : faire du résultat sans en avoir l’air… Sa nomination à la tête du gouvernement se laisse donc percevoir comme une étape importante sur le chemin qui le portera peut-être un jour vers d’autres sommets…

C’est apparemment au «charmes » de cet argumentaire que le nouveau pouvoir a succombé en claquant la porte au nez des dirigeants de la coalition avec lesquels il était pourtant en pleine négociation pour le choix d’un Premier ministre. Ce sera Edem KODJO envers et contre tous. Sa théorie du grand pardon est une aubaine pour un système qui espère compter sur le volontarisme de ce chantre de la réconciliation nationale pour engranger des points dans la bataille de la fréquentabilité surtout sur le plan international. Dans le pays lui-même, les cœurs ne sont ni à la fête, ni à l’exaltation d’un théoricien aussi pugnace soit-il. Dans le concert des enlèvements nocturnes et des départs massifs en exil, le nouveau gouvernement a été annoncé dans une torpeur généralisée teintée de perplexité. Les belles intentions, les promesses sur la reconstitution du tissu socio-politique et les projections sur les miracles à venir ont du mal à passer. Pour de nombreux observateurs, cette équipe gouvernementale pose plus de problème qu’elle n’en résoud effectivement. En 1994, déjà ce cas de figure s’était produit, plongeant le pays dans une situation d’indéfinissable complexité, puisque le défunt dictateur, après avoir fait voler en éclats une éventuelle union de l’opposition en nommant le même KODJO comme chef du gouvernement, attendit patiemment son heure pour le limoger en débauchant au passage quelques-uns de ses députés au parlement. 11 ans après, dans un contexte autrement plus empreint de gravité et d’adversité, le scénario est ressorti et présenté comme une solution de sortie de crise. La re-nomination de M. KODJO devient presque un épiphénomène dans le cas d’espèce puisque la succession des événements, depuis le rejet par le pouvoir du principe d’un véritable dialogue avec l’opposition, avait plombé tous les espoirs de solution de la crise. La configuration de l’effectif gouvernemental est venue confirmer ce que l’on présentait déjà. La machine à propagande du système tournera certes à plein régime pour diffuser la « bonne nouvelle » de la nomination d’un technocrate ou encore celle du départ du gouvernement des faucons du RPT comme Pitang TCHALLA et le tristement célèbre général TIDJANI. Elle passera sous silence l’entrée de Kpatcha Gnassingbé, un autre fils du général défunt dans l’équipe gouvernementale. Elle occultera le fait que le parti au pouvoir s’est taillé la part du lion dans cette équipe s’offrant même le luxe de « ressusciter » un colonel Laokpessi (convaincu en 1990 d’avoir personnellement pris part à la torture d’étudiants contestataires à Lomé). Elle fermera enfin pudiquement les yeux sur la chape de plomb qui pèse, comme à l’accoutumée, sur toute initiative réellement sérieuse de remise sur les rails de l’activité politique dans le pays.

La pesanteur de l’expérience interdit tout optimisme béat qui consisterait à se pâmer en génuflexions devant la constitution de ce gouvernement. Des personnalités supposées proches de l’opposition y sont présentes ? C’est d’un sourire désabusé que les habitués de cette situation accueillent la nouvelle. Le centre de décision du pouvoir est EXCLUSIVEMENT entre les mains du clan Gnassingbé et des gourous de l’armée togolaise, et ceux qui pactisent aujourd’hui avec ce club ne peuvent même plus bénéficier de la circonstance atténuante de l’ignorer. Une chose est de nourrir de grandes ambitions et une autre chose est de les coupler avec leur expression dans un contexte politique porteur et favorable. Avec une assemblée nationale entièrement composée de suppôts du pouvoir et une force militaire anti-républicaine, politisée à outrance, le tout symbolisant un système imperméable à toute réforme, on imagine mal les vertus du grand pardon prospérer autrement que dans les discussions de salon.

Une fois de plus on s’abritera derrière un halo nébuleux de pseudos résultats économiques pour administrer au togolais l’amère potion d’une incontournable cohésion nationale pour sortir le pays de sa situation actuelle. Et quand tout sera consommé on s’avancera de façon penaude devant le tribunal de la dure réalité pour claironner qu’ « on a fait ce qu’on a pu, mais que ces gens sont impossibles à vivre. » Aujourd’hui comme hier, on s’érige en homme d’action et en faiseur d’histoire, taxant les « autres » d’invectiveurs de dimanche. On croit avoir découvert la pierre philosophale du Togo nouveau. Le drame avec les souverains pontifes qui élaborent ces théories, c’est qu’à force de les seriner, ils finissent par y croire eux-mêmes en emportant avec eux dans la vague de leur frénésie, les malheureux cardinaux qui les auront suivis sur leur voie.

Aussi redondant que cela puisse paraître, il faut continuer de dire que la légitimité d’une cause n’est pas fonction du succès qu’elle connaît, ni de la rapidité avec laquelle elle s’impose. Mais ce n’est pas parce qu’elle met du temps à s’imposer qu’on est en droit de la vouer aux gémonies. Aujourd’hui, il s’agit au Togo de démocratie, de respect des droits de l’homme, de soumission au verdict des urnes ou encore de sécurité des paisibles citoyens. On y serait probablement déjà parvenu si le chemin qui y menait était celui de Vichy…

La rédaction letogolais.com