08/12/2022

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Interview de M. VERSCHAVE: Eyadéma ne peut plus payer le tarif « assurance tous risques »

Entretien recueilli le 14/03/03 par letogolais.com

LETOGOLAIS.COM : Jacques Chirac vient d’ordonner le démantèlement du Musée des colonies à Paris, pensez-vous que la France vient de tourner définitivement la page de ce passé peu glorieux ?

M. VERSCHAVE : Il s’agit plutôt de livrer les collections à des spéculateurs. De nombreux scientifiques français de la mouvance anticolonialiste rejoignent le cinéaste Jean Rouch pour dénoncer un projet « culturicide ».

LETOGOLAIS.COM : L’appui des anciennes colonies françaises est-il encore déterminant pour la France au sein du Conseil de sécurité au Nations Unies?

M. VERSCHAVE : Le soutien à l’ONU d’un cortège d’Etats clients a été l’une des quatre raisons de l’instauration de la Françafrique (la confiscation des indépendances par un ensemble de méthodes inavouables), avec l’accès aux matières premières stratégiques et juteuses, le financement occulte des écuries politiques françaises et la sous-traitance de la guerre froide. Mais l’on voit bien aujourd’hui, à propos de la guerre programmée conte l’Irak, que la France peut avoir de bien meilleurs atouts que l’aliénation et la corruption pour défendre ce à quoi elle tient : convaincre d’autres pays d’adhérer aux règles d’un jeu international à somme positive – le contraire de l’impérialisme. La seule question est de savoir si l’on préfère ou non continuer de privilégier les intérêts à court terme de quelques-uns…

LETOGOLAIS.COM : Au regard des 40 années post-coloniales, selon vous où en est l’Afrique Noire aujourd’hui ?

M. VERSCHAVE : Une trop vaste question pour être traitée en quelques lignes. Disons, en caricaturant, que la Françafrique est en train de se mondialiser, qu’elle se connecte progressivement avec ses homologues en une Mafiafrique dont les Pierre Falcone et Arcadi Gaydamak ont été les précurseurs. Cette nébuleuse mêlant pillage, trafics, mercenariat, mafias et services secrets s’est abattue principalement sur l’Afrique centrale et pétrolière, qu’elle a mise à feu et à sang – tellement que les puissances occidentales ont changé de cap et poussent plutôt désormais à la paix (Angola, Soudan, ex-Zaïre, etc.) : ces pays devenaient trop chaotiques pour être exploitables.
Moins riche, l’Afrique occidentale a vu fleurir des régimes légitimes (Mali, Niger, Cap Vert, Nigeria, Ghana, Guinée Bissau, Sénégal), et l’on pouvait espérer que la démocratie continue de s’étendre par contagion. Mais la crise ivoirienne peut tout compromettre.
Le destin de l’Afrique australe dépend beaucoup de l’évolution de la démocratie sud-africaine – de l’approfondissement ou du dévoiement de l’héritage du grand Mandela. L’Afrique orientale est une cible privilégiée des mafias, mais les basculements de Madagascar et du Kenya dans le camp des démocraties sont des événements considérables.
Bref, l’horizon n’est pas bouché, malgré la dette, le sida, etc. D’autant que monte à nouveau une « conscience africaine », après les décennies de reflux qui ont suivi l’espoir des indépendances. Mais les démons sont là aussi, aux portes : fatalisme de la corruption, manipulation de l’ethnisme, sectarisme, embrigadement des jeunes par les fanatismes ou les seigneurs de la guerre.
J’espère qu’il y aura assez de sagesse en Afrique pour refuser des voies qui conduiraient à une sorte de redoublement de l’aliénation coloniale, une « double peine » infligée par des apôtres locaux d’une violence sans fin. L’émancipation a un coût, mais quand on relit attentivement l’histoire, la balance penche nettement en faveur des leaders (les Gandhi, Mandela, etc.) qui ont refusé un engrenage de la terreur martyrisant souvent bien davantage ceux qu’il s’agit de libérer.

LETOGOLAIS.COM : Quels pays sont les têtes de pont de la politique française en Afrique ? Le Togo et le général Eyadéma sont-ils les fers de lance de la Francafrique ?

M. VERSCHAVE : Le Gabon, la Côte d’Ivoire et le Sénégal ont été des pivots visibles. D’où l’exceptionnelle implication actuelle de la France dans la crise ivoirienne. D’autres régimes ont surtout servi de relais barbouzards : le Togo bien sûr, les Comores, Djibouti, le Burkina de Blaise Compaoré… Un temps, le Togo a été en pointe dans le pillage de l’argent des matières premières (les phosphates). Mais tout cela est moins vrai aujourd’hui. Le régime Eyadéma est l’un des wagons de tête d’une Françafrique archaïque qui est de plus en plus combattue, au sein même de la Chiraquie, par ceux qui jugent désormais contre-productif de soutenir des dictatures aussi peu présentables.

LETOGOLAIS.COM : A tort ou à raison, les Togolais sont persuadés que la perpétuation de la dictature d’Eyadéma est rendue possible par le soutien de la France officielle, de François Mitterrand à Jacques Chirac, ce dernier passant pour le grand ami, voire le soutien de Gnassingbé Eyadéma. Qu’en pensez-vous ?

M. VERSCHAVE : Cette conviction correspond à la réalité, du moins jusqu’à une date très récente. Avec l’arrivée de Dominique de Villepin à l’Elysée, reprenant le combat contre les vieux réseaux françafricains qu’il avait entamé de 1993 à 1995 au côté du ministre des Affaires étrangères Alain Juppé, on a l’impression d’avoir affaire à un Chirac-Janus, défendant tout et son contraire, son « amitié fraternelle et indéfectible » avec les pires dictateurs et la stratégie d’un ministre très proche, qui scie certaines des branches sur lesquels ces despotes sont assis.

LETOGOLAIS.COM : Est-il possible comme le soupçonnent nombre de Togolais que Jacques Chirac soit l’obligé de Gnassingbé Eyadéma ?

M. VERSCHAVE : C’est extrêmement probable. Depuis les années soixante-dix, comme je l’ai expliqué dans Noir Chirac, ce dernier est le pivot de la Françafrique, le tronc sur lequel se greffent obligatoirement tous les réseaux, sans quoi ils dépérissent. Il est donc aussi au cœur des financements parallèles… qui ont compté par centaines de milliards de FCFA au Togo.

LETOGOLAIS.COM : Selon certaines indiscrétions véhiculées par les observateurs de la Francafrique, Gnassingbé Eyadéma aurait pris une part active dans la réélection de Jacques Chirac?

M. VERSCHAVE : Il a « cotisé » comme beaucoup d’autres, mais à la mesure d’un pays ruiné. Il ne peut plus payer le tarif « assurance tous risques ».

LETOGOLAIS.COM : Pourquoi les hommes politiques français (Rocard, Debré, Pasqua, Chirac, les Mitterrand, Vergès, etc.) sont-ils si fascinés par la dictateur Togolais ?

M. VERSCHAVE : C’est une vraie question, dont je pressens seulement la réponse, faute de connaître de l’intérieur l’architecture des cercles d’initiés qui constituent la Françafrique et les divers flux (argent, reconnaissance) qui les irriguent. Dans ces jeux d’échanges et de chantages incessants, certains ont su faire preuve d’une habileté extraordinaire : les Bongo, Sassou Nguesso, Eyadéma. La face parisienne de la Françafrique en a été séduite – à la fois épatée et attachée.

LETOGOLAIS.COM : Quels sont vos diagnostic et pronostic sur la situation politique actuelle du Togo ?

M. VERSCHAVE : Le diagnostic est d’une grande tristesse. C’est un pays dont le tyran use jusqu’à la corde toutes les ressources (y compris sociales et intellectuelles), un pays qui se retrouve dans un état proche de la Roumanie de Ceausescu – et l’on observe quelle difficulté elle a à se relever. Cependant, je ne fais pas de pronostic. Cela ne sert à rien, et il ne faut surtout pas enfermer l’avenir. Il dépend quand même avant tout des Togolais, de la part de liberté intérieure qu’ils ont su préserver, de leur talent à déminer les pièges que le despote en bout de course aura disséminés. Je crois vraiment que les soutiens extérieurs qui rendaient fort Eyadéma s’étiolent. Mais une certaine opposition togolaise donne l’impression de s’ingénier à empêcher la constitution d’un front commun, qui serait irrésistible.

LETOGOLAIS.COM : La France va-t-elle avaliser la mascarade électorale que prépare Eyadéma pour légitimer sa présidence à vie à la tête du Togo? Pourquoi ?

M. VERSCHAVE : Je vous l’ai dit, je n’aime pas faire de pronostic. Je préfère regarder ce qui se passe. A l’Elysée, Chirac continue de marcher sur deux jambes françafricaines. Mais ce n’est plus Pasqua et Foccart, c’est désormais le clan des anciens et celui des modernes. Ce grand écart ne sera pas tenable très longtemps. Quel côté Chirac-Janus va-t-il préférer, ou être contraint de choisir ? Cela dépend aussi de l’évolution de la situation internationale. L’actuel séisme à l’ONU est susceptible de redistribuer bien des cartes.

LETOGOLAIS.COM : Vous avez évoqué dans vos ouvrages, La Françafrique et Noir Silence, la prédation de l’économie togolaise par « le clan présidentiel ». A ce sujet, les enquêtes de Sylvain Besson, auteur de « L’argent secret des paradis fiscaux » révèlent que le tyran togolais est un bon client de la place financière suisse. Dites-nous un mot sur les mécanismes de la prédation de l’économie togolaise…

M. VERSCHAVE : Là encore, vous me demandez de dépeindre d’« un mot » un système françafricain dont la description nous a demandé plus d’un millier de pages ! Cette description est une dialectique, entre les analyses de cas, pays par pays, et un travail de synthèse (car les mêmes réseaux sont à l’œuvre à travers toute la Françafrique, avec les mêmes méthodes). Je regrette que le « cas Togo » ne soit pas plus documenté, c’est-à-dire que l’information susceptible d’achever de décrédibiliser la dictature ne sorte pas davantage de ce pays. Elle sort moins que du Congo-Brazzaville, du Cameroun ou du Tchad. Mais votre ancien Premier ministre a, par ses déclarations fracassantes, comblé en partie ce retard…
Je rappelle simplement les mamelles de la prédation : le détournement de la rente des matières premières, de l’aide publique internationale, des crédits extérieurs (la dette), des recettes budgétaires. Cela suppose tout un réseau de complicités, notamment chez les grandes banques occidentales.

LETOGOLAIS.COM : Déjà dans « Noir silence » vous écriviez « Sénégal et Côte d’Ivoire, modèles en péril », les faits vous donnent raison : que vous inspirent toutes les péripéties de ce conflit, particulièrement le rôle qu’on a voulu faire jouer à Gnassingbé Eyadéma… ?

M. VERSCHAVE : Décrire les tenants et aboutissants de la crise ivoirienne est impossible en quelques phrases. Là encore, à l’évidence, la position française est ambiguë, pour ne pas dire plurielle. Les obscurs calculs et complots françafricains ont joué leur rôle. Mais dans la décision de s’interposer entre les deux parties désireuses d’aller à l’affrontement total, il y a eu aussi, je crois, une sorte de réflexe : ne pas renouveler la honte de 1994 au Rwanda, quand l’armée française avait évacué les Européens tandis que des dizaines de milliers d’Africains étaient en train d’être massacrés à la machette. La situation en Côte d’Ivoire, attisée par des médias de la haine et des stratégies politiques odieuses, est explosive. S’interposer n’était pas le choix le plus évident. Il a été fait, pour des raisons mêlées. Prise dès lors entre deux feux, la France était en quelque sorte contrainte d’être vertueuse : prôner une solution politique, traitant au fond les questions qui minent ce pays (citoyenneté, droit de vote, droit foncier, Constitution). Ce fut l’objet des négociations de Marcoussis. Mais il est inconcevable que l’on ait perdu plusieurs mois en confiant l’accouchement des règles de la démocratie ivoirienne au plus ancien dictateur africain ! Je ne sais ce qui l’a emporté dans ce choix, un calcul tordu ou le cadeau d’un lifting à un trop vieil ami.

LETOGOLAIS.COM : Selon Le Canard enchaîné du 30 octobre 2002, Kadhafi finance le budget togolais et serait impliqué dans le conflit ivoirien. Or, l’on sait que Taylor, Eyadéma sont les mauvais génies impliqués dans tous les trafics d’armes en Afrique. Peut-on établir une relation transitive entre ces acteurs et le conflit ivoirien ?

M. VERSCHAVE : En matière d’alliances, la logique transitive confine vite à l’absurde, car l’on découvrirait à la fin que tout le monde est allié avec tout le monde… Ce n’est pas si simple. La Françafrique n’hésitait pas à financer en même temps le gouvernement de Luanda et la rébellion Unita dans l’interminable et sanglante guerre civile angolaise, mais tous ensemble étaient les ennemis de la population civile. Vieil allié de la Françafrique, Kadhafi finance sponsorise quantité de gouvernements et des centaines de mouvements rebelles. Il peut ainsi jouer, comme sur un orgue aux multiples claviers, d’une infinie capacité de nuisance, assez dissuasive. En Côte d’Ivoire, il soutient la rébellion, avec ses complices Compaoré et Taylor. Je perçois moins la partition d’Eyadéma. Aujourd’hui, il me semble qu’elle est dominée par un besoin de reconnaissance, à commencer par celui de Paris, moins assuré qu’avant.

La rédaction letogolais.com