25/09/2022

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Kofi YAMGNANE : « je ne peux pas accepter ce qui arrive au Togo »

A la mort d’Eyadéma Gnassingbé vous vous êtes disstingué par votre prise de position pour un rétablissement de l’ordre. Aujourd’hui le Togo traverse une accalmie politique suite à la signature de l’accord politique global ayant sanctionné la fin du dialogue inter togolais. Par rapport à votre expérience politique, quelle appréciation faites-vous du contenu de l’accord ?

Kofi YAMGNANE : L’Accord Politique Global (APG) obtenu à Ouagadougou n’est pas le premier texte en capacité d’ouvrir une ère nouvelle au Togo: il y a eu la Conférence nationale, les accords du CPS, les 22 engagements… Ce dernier accord n’est que le 12ème du nom! C’est dire qu’aucun accord, aussi parfait soit-il, n’est en lui-même capable d’apporter la paix en notre pays. Tout accord demande bonne volonté partagée, esprit de civisme, renoncement à l’individualisme et à toute vanité. Il faut donc veiller à ce que le Comité de Suivi(CS), prévu pour être présidé par son excellence Monsieur Blaise Compaoré lui-même, soit rapidement mis en place afin d’amener, de gré ou de force, les protagonistes à respecter l’APG dans son esprit et dans sa lettre. Même renvoyés au gouvernement ou à des commissions ad hoc, les problèmes à régler restent entiers: la sécurité publique et la fin de l’impunité la réconciliation nationale et le retour des réfugiés. Les grandes réformes institutionnelles et la démocratie républi¬caine, la reprise économique et enfin une vraie déclaration de guerre contre la pauvreté…

Différents points sensibles, du problème togolais ont été renvoyés à l’actuel gouvernement pour étude. Il s’agit entre autres du mode de scrutin, un des sujets les plus importants du dialogue. Comment trouvez-vous cette approche?

Kofi YAMGNANE : Il est vrai que toutes les questions ne pouvaient pas être définitivement réglées dans le cadre strict de l’APG. Il en va ainsi des réformes indispensables à l’installation et à la pérennité de la démocratie dans notre pays: la Cour Constitution¬nelle, la justice, le Haut Conseil de la Magistrature, la Cour Suprême, la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication, les Médias, la Commis¬sion Nationale des Droits de l’Homme, l’Institution Militaire (armée, police, gendarmerie). Comme vous voyez, le mode de scrutin n’est qu’un élément du puzzle politique togolais. Du reste, c’est celui qui aurait dû arriver en dernier pour couronner l’assise de la démocratie. Mais il fallait parer au plus pressé afin de débloquer les fonds européens! Nous restons vigilants quant au déroulement de la crise…

Selon vous, quelles peuvent être les conséquences de l’absence de 1’UFC dans l’actuel gouvernement ?

Kofi YAMGNANE : A notre avis, cette absence est la première entorse à l’APG, et quelle entorse! En effet, comment expliquer qu’une force politique comme l’UFC ne puisse pas participer à un gouvernement dont l’objectif affiché est de ramener la paix et la réconciliation dans le pays ? Je regrette naturellement cette situation et demande que tous les efforts soient entrepris pour la corriger. Dans la situation où se trouve notre pays, on ne doit plus compter le temps pour régler les problèmes. Le Togo n’est plus à quelques mois près quand il s’agit de son avenir: dans ces conditions, l’entrée de l’UFC au gouvernement est encore à l’ordre du jour. En effet, la précipitation n’est pas bonne conseillère en la matière.

Partagez-vous l’opinion selon laquelle, la composition de l’actuel exécutif ne satisfait point l’esprit d’ouverture tant prôné par le pouvoir?

Kofi YAMGNANE : C’est évident que l’équilibre recommandé par son excellence Monsieur Blaise Compaoré est loin d’être obtenu! Il vous suffit de regarder, pas tant la répartition des postes dits de souverai¬neté, ce qui est déjà grave de menaces de décohésion, mais la ventilation du budget national, pour comprendre que le RPT, en cela fidèle à lui-même, n’a rien con¬cédé. En nous référant à la loi de finances 2005, exécutée aujourd’hui, la Présidence, la Défense et l’Intérieur cumulent 23 milliards CFA alors que le Premier Ministre doit «fonctionner» avec seulement 519 millions CFA, soit exactement 44 fois moins! Dès lors, de quelle autorité dispose-t-il sur des ministres qui sont réellement plus puissants que lui ? Les Togolais jugeront d’eux-mêmes ! Dans ces conditions, les Ministres participationnistes ne sont que des otages, mais je le répète : il fallait refuser de signer l’APG !

La finalité principale de l’accord politique global reste l’organisation d’élections législatives libres, transparentes et équitables. Et déjà, la date du 24 juin 2007 serait en passe d’être choisie pour ces élections. Trouvez-vous raisonnable le délai au cas où cette date est maintenue ?

Kofi YAMGNANE : Dès que nous avons été informés de la désignation unanime d’un facilitateur, voici un extrait du mémorandum que nous avons adressé à son excellence monsieur Blaise Compaoré : « Il faut sortir du jeu de rôles que se sont attribués les protagonistes habituels et introduire de nouveaux acteurs. Cela nous paraît incontournable pour au moins deux raisons : la nécessité d’une nouvelle vision pour le Togo, qui dépasse les élections, seul aboutissement qui semble intéresser les acteurs actuels. La nécessité d’une stratégie de sortie de crise appuyée à la fois sur un projet politique d’émergence d’une nouvelle société et un projet économique pour sortir rapidement de la pauvreté.

Au rang de ces nouveaux acteurs, (partis politiques, syndicats, églises, mosquées, temples, organisations de Jeunes, associations de femmes…) la Communauté togolaise de l’Extérieur (la DIAS¬PORA) s’impose logiquement et naturellement.» Comme vous le notez vous-même, rien de tout cela n’a été retenu: l’organisation à tout prix d’élections législatives est resté l’alpha et l’oméga de l’APG. Moyennant quoi, les problèmes du Togo sont restés entiers ! Quant à la précipitation dans laquelle s’est engagé le gouvernement pour ces élections, je puis vous dire dès aujourd’hui qu’au mieux, cette date ne sera pas tenue, au pire, nous assiste¬rons au remake du 24 avril 2005, les mêmes causes produi¬sant les mêmes

Quel est selon vous le mode de scrutin appro¬prié à la situation togolaise?

Kofi YAMGNANE : Toujours dans ce même mémorandum, voici, in extenso, ce que nous proposions, comme pour répondre par avance à votre question: « Mettre en place un gouvernement d’Union Nationale avec, à sa tête, un nouveau Premier Ministre acquis au changement et aussi consensuel que possible (un consensus doit être trouvé sur la répartition des pouvoirs) Elire une chambre composée d’un nombre égal de Constituants dans toutes les Régions administratives et dont la seule mission est de rédiger la nouvelles Constitution (on pourrait attribuer 11 élus par Région (la diaspora constituant la 7ème Région du Togo) et imaginer un scrutin à la proportionnelle intégrale ou partielle), donc au total 77 députés. Définir consensuellement la durée de la transition nécessaire à ce gouvernement ainsi qu’à la Chambre Constituante pour mener à bien les réformes essentielles, ouvrant le chemin à la construction de l’Etat de droit, le rétablissement de la confiance, la remise en ordre des infrastructures, la reprise économique et le développement.

Avez-vous des propositions concrètes pour garantir la transparence des futures élections ?

Kofi YAMGNANE : Compte tenu de l’expérience vécue par les Togolais, j’ai des raisons sérieuses de soupçonner les gouvernants de vouloir tricher pour se maintenir au pouvoir à l’occasion de ces législatives. Pourtant, il est essentiel que les résultats soient crédibles et acceptés par tous. C’est pourquoi SURSAUT fait les propositions concrètes suivantes: mettre dans chaque bu¬reau de vote des urnes transparentes, attribuer à chaque électeur une carte électorale et une seule, le bulletin de vote est unique et porte les noms de tous les candidats, le bureau de vote est tenu par un président, assisté par autant d’assesseurs que de partis politiques en compétition; un observateur national issu de la société civile; un observateur de l’UA et un observateur de l’UE, le dépouillement, qui est public, se fait sur place devant tout le bureau, Chaque bureau de vote est pourvu d’un téléphone cellulaire par lequel les résultats sont immédiatement et publiquement communiqués au bureau.

Que dites-vous de la compo¬sition de la CENI dont la prési¬dence a été confiée au représentant du gouvernement et quelle analyse faites-vous de ce choix?

Kofi YAMGNANE : La composition de la CENI était contenue dans l’APG de Ouaga Le texte a été respecté, me semble-t-il. Pour sa crédibilité et aussi pour croire à la bonne foi du Gouvernement, sa présidence aurait dû être confiée à une personnalité incontestable de la société civile. Le pouvoir a fait un choix qui va forcément jeter des soupçons sur sa bonne volonté de voir se détendre l’atmosphère politique au pays: c’est sa responsabilité ‘. En tout cas, cela s’apparente indubitablement à la volonté du pouvoir de vouloir tout contrô¬ler, ce qui ne l’honore pas!

Revenons à votre personnalité. Vous êtes un homme d’Etat français et vous êtes Togolais d’origine. Des gens vous reprochent de ne vous être intéressé que tardivement à la lutte pour la démocratie dans ce pays. Pour certains, vous êtes plutôt attiré par le pouvoir, que répondez-vous à toutes ces personnes?

Kofi YAMGNANE : Je suis Togolais et ne peux admettre la situation imposée aujourd’hui à mon pays d’origine par une seule famille soutenue en cela par une toute petite poignée de militaires. J’ai quitté le Togo pour parfaire ma formation professionnelle à l’étranger. J’ai saisi cette occasion unique pour appréhender un autre continent et d’autres peuples. Les rencontres, la chance, les hasards, c’est selon, m’ont amené à exercer un certain nombre de responsabilités dans la vie politique de mon pays d’accueil. Est-ce suffisant pour qu’aujourd’hui l’on m’accuse de me désintéresser du pays qui m’a vu naître ? Combien de fois dois-je rappeler à mes compatriotes que depuis près de 25 ans, j’ai mobilisé mes ressources et celles d’amis bretons pour venir cons¬truire dans ma région d’origine des écoles et des puits d’eau potable; restaurer des collèges et des dispensaires; distribuer par dizai¬nes de milliers des livres de lecture et des manuels scolaires; livrer du matériel médical et péda¬gogique…
Contrairement à d’autres, moi je n’ai pas choisi, au grand regret des miens, de construire des villas en dur pour moi mais de procurer de l’eau potable à tous! Quel autre Togolais, parmi mes détracteurs, en a-t-il fait autant avec son argent personnel ? Je vous suggère d’aller vérifier tout cela dans le «grand Bassar» et au-delà et je demande que l’on cesse ce genre de procès d’intention et cette démagogie facile!
Gouverner les hommes est un art difficile. Participer à la direction d’un pays relève d’une grande aventure humaine: je l’ai appris avec bonheur. J’ai appris aussi que la démocratie reste, pour l’instant, le moins mauvais des systèmes politiques. Voilà pourquoi je la veux pour mon pays! Même vivant en France depuis plusieurs années, je consacre chaque jour de mon existence, un temps de pensée pour les miens restés au pays. C’est pourquoi je ne peux pas accepter ce qui arrive au Togo sans me renier, sans renoncer à ce à quoi je crois profondément: la liberté conquise par l’homme d’organiser la société en se choisissant les règles qui doivent régir ses rela¬tions avec ses semblables, désignant librement ses gouvernants. Alors, au nom de quel principe devrais-je manquer d’ambition politique pour mon pays ? Si l’ambition de ceux qui m’accusent, et ils n’en manquent pas, est une vertu, pourquoi la mienne serait-elle un crime ?

Vous êtes considéré, au même titre que d’autres Togolais de la diaspora, comme une force alternative qui pourra contribuer à mettre fin à la crise. Vous res¬sentez-vous dans ce rôle?

Kofi YAMGNANE : Oui, absolument: Pourquoi ? Parce que: D’une part, à cause de toutes les tentatives les plus maladroites, violentes, meurtrières du pouvoir de vouloir se maintenir quel qu’en soit le prix, les Togolais de l’intérieur comme ceux de l’extérieur ne savent plus très bien comment trouver une solution politique et donc pacifique au changement. Cette solution devrait passer par des élections libres et transparentes pour lesquelles chaque mouvement politique devrait présenter un programme axé sur l’avenir dit pays. Mais force est de constater que le RPT n’entend absolument pas remettre en cause son pouvoir et encore moins créer les conditions d’une alternance. Ce n’est pas les manipu¬lations orchestrées autour de l’APG qui viendront me démentir!

D’un autre côté, les oppositions divisées, maltraitées et discréditées par le pouvoir, ont perdu toute crédibilité aux yeux des Togolais, surtout depuis leur piteuse participation à un gouvernement qui les manipule à sa guise ! L’heure de la recomposition politique a donc sonné. Il est temps qu’une nouvelle force politique vienne contraindre le RPT au dialogue et au respect de l’état de droit, au partage du pouvoir, à l’organisation d’élections crédibles, transparentes et sincères au Togo. D’autre part, entre le RPT littéralement vomi par le peuple togolais et cette Coalition des oppositions qui, à travers ses échecs successifs et ses divisions, a montré ses limites, il existe aujourd’hui au Togo un vide et donc un espace politique pour l’existence de cette force nouvelle, démocratique, efficace, structurée et ayant un vrai projet politique pour sortir notre pays de la situation où il se trouve depuis trop longtemps. La Diaspora togolaise peut et doit être le ferment et le fer de lance de cette nouvelle force. Nous sommes aujourd’hui la seule alternative possible et crédible et c’est pourquoi nous préparons l’alternance

Vos ambitions politiques au Togo?

Kofi YAMGNANE : Je n’ai pas d’ambitions politiques au Togo différentes de l’ambition que j’ai pour le Togo, mon pays: Vaincre la pauvreté en assurant le libre et égal accès pour tous aux biens et aux services de base. Trouver des solutions concrètes et rapides à des problèmes urgents tels que l’armée, la jeunesse, la paysannerie, les femmes, la décentralisation, la question «ethnique», la corruption, une justice «juste et démocratique»…

Notre méthode ? a- Fédérer tous les Togolais de l’intérieur comme de l’extérieur, autour des valeurs de liberté, de tolérance et de respect. b- Promouvoir la démocratie, fondement de tout développement social et économique. c- Combattre toutes les formes de racisme, de xénophobie et de tribalisme au sein de la société togolaise. d- Ouvrir la société togolaise au modernisme, à la science et à la technologie; promouvoir l’humanisme africain où l’homme est au centre de tout projet politique et économique.

Pour moi, il s’agit très clairement et très explicitement d’imaginer et d’installer durablement au Togo une Démocratie exemplaire aux yeux de l’Afrique et du monde. Cette nouvelle force politique doit s’appuyer sur des personnalités éprises de justice, intègres, expérimentées et crédibles. C’est pourquoi j’appelle tous les responsables et animateurs des organisations civiles, tous les citoyens indépendants, acteurs politiques ou non, syndicats, mouvements de la jeunesse togolaise, mouvements des femmes togolaises, églises, temples, mosquées, organisations philosophiques évoluant dans divers secteurs socio-économiques de notre pays, diaspora…, tous les Togolais et Togolaises ayant foi aux valeurs de la démocratie et de l’État (le droit, à me rejoindre pour construire ensemble le Togo de demain.

Propos recueillis par Saturnin Sassou NOAMESSI