01/07/2022

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L’échec du processus de démocratisation au Togo

C’est un exercice mal aisé qui m’a été demandé : proposer une grille de lecture ou d’analyse de l’échec de la démocratisation au Togo, consacré par les élections présidentielles truquées du 1er juin dernier. En acceptant, j’ignorais combien difficile serait la tâche. Bien que cette réflexion soit une réflexion à haute voix, on fera en sorte qu’elle s’inscrive dans une certaine qualité, un pari qui n’est pas évident non plus à tenir.

L’encéphalogramme démocratique au Togo, si on se permet l’expression, est l’un des plus plats sur le continent. Il y a un constat d’échec du processus démocratique, et il faut s’interroger sur le pourquoi, et peut-être accessoirement sur le comment. Cet échec est “ multicausal ” ; ce qui signifie qu’il n’y a pas une et une seule cause qui l’expliquerait, car un fait social, et en l’occurrence politique, est par essence protéiforme et ne saurait se résoudre à un seul facteur explicatif.

Tout le problème est de savoir, dans le champ de causalités pléthoriques auquel on est confronté, comment sélectionner celles qui font sens, et sont donc les plus aptes à éclairer cet échec. Ici interviennent la raison et l’intuition, voire l’émotion de l’auteur (et je revendique ma part d’émotion, d’affection et de passion dans ma lecture de l’échec). Autrement dit, le choix de mes causalités relève de mon seul libre arbitre, mais ce qui importe c’est de justifier, le cas échéant, la pertinence et la cohérence logique de ces causalités.

Quels sont les termes de l’équation causale de l’échec ? Pour ne pas éparpiller la réflexion dans toutes les directions, je la centrerai autour de cinq champs à l’intérieur desquels on peut déceler ou repérer des causalités essentielles et secondaires, champs auxquels on peut adjoindre pour conclure quelques pistes de modes d’action, sachant très bien que je serai plus attendu sur ce dernier point :

1. La nature non démocratisable de la dictature Eyadéma
2. Les acteurs politiques et le système
3. La faiblesse de la société civile
4. La France ou l’indécrottable soutien
5. La confusion des genres
6. Quelques pistes de modes d’action

Ainsi, en six volets qui nous conduiront probablement jusqu’à la fin automne prochain (vers la fin décembre), mon obligation vis-à-vis de la rédaction et des lecteurs du site Letogolais.com qui, à coups de persuasion bien distillés et appuyés, ont fini par avoir raison de mes résistances psychologiques.

En guise d’introduction

Le nœud gordien de ce qu’on appelle la crise politique togolaise, c’est le départ du général-président Eyadéma du pouvoir. Celui-ci s’est potentiellement saisi des rênes du pouvoir d’État suite à l’assassinat de Sylvanus Olympio le 13 janvier 1963, et de manière plus effective et pérenne après son coup d’État du 13 janvier 1967 contre Nicolas Grunitzky. Le départ du tyrannosaure, survivance de l’époque glaciaire de la guerre froide, a été le point nodal des premières revendications populaires du 5 octobre 1990 à travers le pays, ce que les acteurs politiques peinent à transformer en acte depuis. Demande minimale, ce point nodal est cependant, avec raison, la condition sine qua non d’une véritable démocratisation. Par rapport à cette demande centrale, le cas togolais illustre un échec assez épatant qu’il faut tenter de décortiquer.

On voit cet échec à trois niveaux : au niveau de l’opposition, bien sûr, vecteur naturel et légitime des revendications du 5 octobre dont la stratégie de conquête du pouvoir a manqué de visibilité et de cohérence ; au niveau ensuite du pouvoir despotique, encroûté dans ses certitudes et sa stratégie de la terreur et incapable pour le moins de se réformer, même superficiellement : d’où son extrême fragilisation à l’heure actuelle qui se traduit par des SOS aussi pressants que pathétiques pour la formation d’un gouvernement d’union nationale ; et enfin au niveau de la société togolaise dans son ensemble marquée par une fragmentation organisationnelle et par une culture politique qu’une extrême méfiance à l’égard de l’Autre, rend inapte à la mobilisation et à l’action collectives.

Alea jacta est ! Le Rubicon tant redouté est franchi. Je me forcerai d’être à la hauteur du défi. Car je suis moi-même plein de scepticisme et de perplexité face à la complexité d’une situation politique assez confuse sur le terrain. Cependant, je suis content, – je ne suis pas certain que ce soit le mot exact – d’inaugurer cet espace, en espérant que d’autres collègues universitaires, togolais ou non, sollicités, accepteront eux aussi de mettre la main à la pâte. On se verra d’ici fin août pour livraison de mon premier volet : la nature non démocratisable de la dictature Eyadéma. En attendant, une pensée sincère à tous les compatriotes tués, emprisonnés, torturés, violés et sauvagement réprimés, bref à tous ceux et celles dont la dictature a volé d’une manière ou d’une autre l’existence, dans ce combat interminable pour l’instauration d’un régime démocratique qui nous rende notre dignité confisquée au Togo.

Comi M. Toulabor
Directeur de recherche FNSP
CEAN-IEP de Bordeaux