26/09/2022

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Réaction de Katakpaou-Touré à l’interview de E. GU-KONU

D’entrée, je voudrais inviter les Togolais qui n’ont pas encore lu cette interview de s’empresser de le faire car elle est un condensé très instructif de l’histoire de l’indépendance de notre pays. Les Togolais doivent se réapproprier leur histoire que la dictature a tenté vainement de leur voler.

Dans l’interview, le Professeur Gu-Konu déclarait: «On est bien obligé de citer quelques noms pour lever les confusions et démonter les machinations de tout ordre pour tordre le cou à l’histoire: Ayéva Derman, Mama Fousseni pour l’UCPN; Grunitzky, Adjavon, Aquerebourou… pour le Parti Togolais du Progrès (PTP). Disons le clairement: Ces hommes et ces organisations politiques instrumentalisées par la puissance coloniale se sont déclarés opposés à l’indépendance du Togo. Ils ont clairement traduit cette position dans les faits en usant de violence et d’exactions de toutes sortes sur les militants nationalistes toutes les fois qu’ils en ont trouvé l’occasion…».

Le complément que je voudrais apporter est le suivant. Si dans la Subdivision administrative d’Atakpamé, monsieur Grunitzky Nicolas avec son PTP avait réussi, on ne sait comment, à se faire réélire député d’Atakpamé-Sud lors de l’élection historique du 27 avril 1958 malgré l’aspiration profonde des électeurs de cette région à l’indépendance, dans la Subdivision administrative de Sokodé, les électeurs des circonscriptions électorales de Sokodé-Centre et Sokodé-Est et Sokodé-Ouest ne s’étaient nullement laissé impressionnés ni par la probité personnelle du futur Grand Chancelier de l’ordre du Mono Mama Fousséni ni par la noblesse «biologique» (comme dirait Agboyibo) de l’ex-Président de l’Assemblée territoriale sous l’administration coloniale française, Ayéva Derman.

Ainsi donc, lors du scrutin du 27 avril 1958 supervisé par les Nations Unies et qui avait consacré l’indépendance du Togo, plus de 70% des électeurs avaient accordé leur suffrage aux candidats favorables à l’indépendance qui étaient Arouna Maman (Famille Tcha-Gnao) et Francois Simssi Hainga, tous deux candidats du CUT ainsi que le candidat indépendant Paul Brassier qui était un métisse de père Français et de mère Kotokoli. Le score de Arouna Mama à Sokodé frôlait le plébiscite puisque le candidat du CUT avait obtenu 5948 voix sur 6486 suffrages exprimés. Ainsi, messieurs Mama Fousséni et Ayéva Derman, deux élites de rang national et leaders de l’UCPN, avaient essuyé une défaite cuisante face à deux candidats moins connus, mais défenseurs de l’indépendance. Même si dans sa grande majorité la population de Sokodé, pas du tout rancunière, n’avait jamais fait l’amalgame entre l’humaniste que fut Mama Fousséni et son inexplicable engagement au sein de l’UCPN opposé à l’indépendance, Mama Fousséni lui-même ne semble pas vraiment s’être jamais remis de cette aventure UCPN dont les déroutes électorales successives restèrent comme une tache indélébile dans sa carrière politique. Sa décoration dans les années 70 par le dictateur Eyadéma comme seul et unique Grand Chancelier de l’Ordre du Mono était moins une reconnaissance de ses qualités d’homme intègre qu’une honteuse et vaine tentative du dictateur de s’attirer la sympathie des «Kotokoli» en jouant sur le capital de sympathie dont jouissait Mama Fousséni. Quant à monsieur Ayéva Derman qui n’est autre que le père de Zarifou Ayéva et qui lui aussi devait voir son ascension politique stopper net par la déroute de l’UCPN, sa défaite aux élections du 27 avril 1958 était symptomatique de la largeur comme de la profondeur du fossé qui séparait la «noblesse» et l’élite naissante du reste de la population que ces deux groupes sociaux croyaient pourtant représenter. Ayéva Derman n’était pas un simple candidat de l’UCPN, il était médecin et prince à la fois, c’est-à-dire il représentait à la fois l’élite nationale et la noblesse locale, mais cela n’avait pas pesé lourd dans la balance devant les électeurs.

Je veux ici rendre hommage aux élus Arouna Maman Tcha-Gnaou, Francois Simssi Hainga et Paul Brassier, tombés injustement dans l’oubli et dont on parle peu ou pas du tout en ces moments de commémoration et de réhabilitation de l’histoire de notre pays. Hommage doit être également rendu à tous ces électeurs anonymes des trois circonscriptions électorales de Sokodé-Centre (Commune), Sokodé-Ouest (Fazao, Sotouboua, Aouda, Adjemguéré…) et Sokodé-Est (Tchamba, Adjèidè, Kaombole, Koussountou…) qui, malgré les pressions de toute sorte, avaient voté massivement pour les candidats favorables à l’indépendance. L’hommage aux électeurs anonymes est d’autant plus mérité quand on sait que trois années après leur vote historique en faveur de la libération, ces électeurs n’avaient pas vacillé lors des premières élections locales de 1961 et qu’au contraire ils avaient confirmé leur volonté d’indépendance en accordant la totalité des sièges de conseillers de circonscription et la quasi-totalité des sièges de conseillers municipaux de la commune de Sokodé aux candidats du CUT. Pour l’UCPN et ses leaders, cette deuxième déroute électorale signifiait la fin des illusions. Les tentatives de refonte de l’UCPN et du PTP de Nicolas Grunitzky en un parti national ne furent que le dernier trémoussement d’une poule déplumée qui voulait se prendre pour un épervier.

Alors que le régime Eyadéma avait sans succès tenté de voler aux Togolais l’histoire de leur indépendance en la bannissant des salles de classe durant tout le règne du dictateur père, on assiste comme l’a souligné le professeur Gu-Konu depuis la mort d’Eyadéma, à une espèce de négationnisme qui consiste pour certains leaders de parti politique, tel Maître Agboyibo le mois dernier en Afrique du Sud, à se livrer à une véritable œuvre de falsification de l’histoire du Togo. Outre qu’elle ne l’honore pas, cette dernière sortie continentale de Agboyibo devant une assemblée réunissant des parlementaires africains met en lumière son propre parcours politique qui est loin d’avoir suivi une ligne droite et finalement, quelle que soit l’opinion personnelle qu’on puisse avoir de lui, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur son aptitude à assumer le cas échéant la fonction de «premier magistrat» du Togo en tant que Chef de l’État. Même s’il faut peut-être replacer ce «déraillement continental» de Maître Agboyibo dans le contexte de la lutte fratricide pour le pouvoir qui l’oppose au niveau national à Gilchrist Olympio, on doit rappeler à maître Agboyibo que cela ne l’autorise pas à falsifier l’histoire commune à tous les Togolais à des fins de règlement de compte politique, surtout que lui-même veut se présenter comme victime d’un je ne sais quel réflexe «historico- biologique» des électeurs togolais.

Francfort, le 12 mai 2008
Moudassirou Katakpaou-Touré

Texte dédié à tous ces Togolais anonymes qui en 1958 avaient bravé toutes les brimades pour dire Non à l’esclavage.