03/12/2022

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Togo: Dovi André Kuévi raconte l’attaque du centre de compilation des résultats de l’UFC

Intrusion intempestive contre l’Unité installée par l’UFC (Union des Forces de Changement), au CESAL, à Lomé (Togo), baptisée Centre de Traitement Informatique des résultats du scrutin présidentiel du 4 mars 2010. Récit circonstancié du déroulement de ladite intrusion le 9 mars, jusqu’à notre élargissement de la garde à vue, le 12 mars, aux alentours de dix neuf heures.

Le mardi 9 mars 2010, en ma qualité de Responsable de l’Unité, je me tenais sur le balcon de l’un des Immeubles du CESAL (Centre d’Etudes Spirituelles et d’Apostolat pour les Laïcs), à l’étage, accoudé à la balustrade, regardant en direction de la cour intérieure de l’ancien Petit Séminaire de l’Eglise catholique. Je me suis très légèrement assoupi dans des rêveries, comme si je m’attendais à un évènement heureux…, le changement tant rêvé, tant souhaité par l’immense majorité de mes compatriotes… Pourquoi pas !

Soudain, mon regard se porte sur une vingtaine d’hommes, tous en tenue civile, montant les escaliers, aux pas de charge. Je n’ai pas eu l’impression qu’ils m’aient remarqué. Ou alors, ils m’ont pris pour étranger à leurs préoccupations… Il devait être environ dix (10) heures, dans la matinée.
A leur allure, j’étais convaincu, que ce n’était pas des hommes d’Eglise, ni des personnes arrivant pour un séjour de retraite ou un stage de formation sociale ou d’éducation civique. Dans un premier temps, j’ai pensé que c’est une horde de miliciens du RPT (Rassemblement du Peuple Togolais, parti au Pouvoir), arrivant pour s’en prendre au travail à nous confié, par les Responsables centraux du Parti UFC, ensemble avec d’autres collègues et amis. Sur le coup, le souvenir de l’attaque perpétrée, en 2005, lors du précédent scrutin présidentiel, contre l’Unité de compilation de résultats électoraux, dans l’Immeuble abritant la Libraire CENPATO, en plein centre ville, m’est revenu.

Je m’éclipse dans la chambre que je me suis réservée, qui me sert à la fois de couchette, la nuit, et de centre de coordination, tout le temps. Je donne l’alerte, à partir de mon téléphone mobile à des Responsables de mon Parti et à des Observateurs de l’UE (Union Européenne).

Ainsi alertés, ces observateurs arrivent sur les lieux dans un délai très court, ce qui m’a procuré un réel soulagement… En réalité, j’avais déjà pris soin, d’indiquer l’endroit à ces observateurs… L’intrusion se déroulera en présence de témoins…, supposés neutres.

Ces témoins sont restés tout le temps. Ils ont tout vu. Ils ont pris des photos ; ils ont filmé des séquences. Au moment de notre transfert à la Gendarmerie, ils ont suivi les fourgons. C’est seulement à l’entrée de la Gendarmerie, qu’ils ont été interdits d’accès, et ont dû rebrousser chemin. D’autres collègues et amis ont de leur côté alerté des journalistes, qui se sont rendus très rapidement sur les lieux. Ces agents de la communication, de l’extérieur de l’immeuble, ont eux aussi tout vu, particulièrement au moment de notre embarquement pour la Gendarmerie.

Ils ont filmé ; ils ont diffusé pratiquement en direct, l’opération que les autorités croyaient pouvoir réaliser en catimini.

Auparavant, seul cadre de l’UFC, présent en cet instant, je vais à la rencontre des intrus, et m’enquiers du motif de leur intervention. En ce moment précis, ils avaient déjà pénétré dans la salle des ordinateurs où six (06) jeunes gens étaient en train d’enregistrer les données des procès-verbaux. L’un des visiteurs indésirables répond, qu’il s’agit d’une perquisition. Je demande à voir le responsable de l’escouade, ainsi que le mandat de perquisition.

L’un d’entre eux se présente comme étant un Commissaire de police et me lit un papier. Je demande à prendre dans mes mains le papier. Il refuse. Il déclare qu’il ne peut que le lire, à qui que ce soit. Puis un autre se présente, disant à son tour qu’il est le chef de l’opération et qu’il appartient au corps de la Gendarmerie. Je lui rétorque que je constate que deux ersopnnes se présentent comme étant, toutes deux, responsables de l’intrusion.

Copie demandée du mandat de perquisition, délivré et signé par le Procureur de la République, près du Tribunal, tous deux acceptent. Plus tard, ils refusent, indiquant que nous de l’équipe d’encadrement, n’en sommes pas destinataires. Pendant ce temps, ils fouillent fiévreusement et sans ménagement, tous les documents, sur les tables, dans les cartons. Ils prennent des photos ; ils filment tous ceux qui sont présents. Ils filment également tout le matériel. A l’arrivée de mes collègues de l’encadrement, nous tentons en vain de nous opposer.

Justement, entre temps, arrivent tour à tour, mes collègues et amis du Parti : Solo AKAKPO, ancien Trésorier Général, Elliot OHIN, ancien Secrétaire Général, Têvi LAWSON, chargé de l’intendance pour la durée de la compilation, et enfin Patrick Comlavi JONDOH, Secrétaire national aux élections, au sein du Bureau national de l’UFC.

Mon téléphone mobile sonne. Avant d’avoir eu le temps de répondre, deux d’entre les intervenants intempestifs s’abattent sur moi, et me l’arrachent des mains.

Puis arrive Monseigneur Nicodème BARRIGAH, Evêque du Diocèse d’Atakpamé, en même temps, Président de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation. Il s’enquiert du travail effectué sur place. Il est informé par notre équipe. Il constate lui-même. Il indique que des autorités l’on appelé et lui ont fait savoir que « des faussaires sont en train de fabriquer des faux procès-verbaux, à l’intérieur de l’Eglise des Saints Martyrs de l’Uganda…. » Il a tenu à venir lui-même « pour se faire sa propre opinion… »

Les jeunes gens qui enregistraient les données, effrayés par les questions, les intimidations et les menaces des agents de sécurité, ont arrêté leurs opérations de saisie. Malgré nos encouragements et nos recommandations de poursuivre, ils n’ont pas réussi à se retrouver, et à se remettre au travail.

Or il était capital, pour toute l’équipe d’encadrement, que notre travail soit terminé avant midi ce jour-là, afin que nous puissions livrer nos résultats à la Direction de l’UFC, et pour que cette dernière soit à même de démontrer la victoire du candidat de l’UFC, en même temps, candidat du FRAC (Front Républicain pour l’Alternance et le Changement).

Or, vers midi, nous étions encore soumis à cette intrusion, pour le moins, incompréhensible et inexcusable. Puis, le Responsable de l’intrusion nous informe que nous sommes placés sous mandat de réquisition et que nous tous, y compris, les opérateurs de saisie, nous serons conduits à la Gendarmerie, pour la poursuite des investigations. Ce qui a été fait, utilisant les fourgons de la Gendarmerie, parvenus entre temps, et garés dans la cour.

En effet, à un moment donné de la perquisition, des renforts de forces de sécurité se sont déployés dans l’enceinte du CESAL, ainsi que dans les rues adjacentes. Certains des éléments de sécurité sont munis de fusils de guerre et portent des gilets pare-balles…

A notre arrivée à la Gendarmerie, certains d’entre nous n’ont pas encore eu le temps de descendre des fourgons, quand nous avons été accueillis par une sorte de danse du scalp des films indiens, exécutée par des gendarmes, paraissant en transe. Ceux-ci, portant gourdins et ceinturons militaires, sautaient, chantaient, criaient, hurlaient des sortes de formules d’incantation, se réjouissant d’avoir à se ‘repaître’. Ils commençaient à se mettre en cercle, autour de nous, quand un autre gendarme, paraissant un gradé, s’interposa, et déclarant, en menaçant que : « ces arrivants, eux, ne doivent pas être soumis à la cérémonie d’accueil… » C’est ainsi que nous avons échappé à un possible tabassage, en guise de bonne arrivée…

Nous avons été placés en garde à vue, forcés de nous asseoir, par terre, dans un premier temps, soumis à plusieurs reprises, à des interrogatoires, des humiliations, et autres injonctions et tentatives de manipulation, et ce, jusqu’à jeudi 11 mars 2010, vers dix sept heures, soit pendant plus de quarante huit heures. En tout, nous avons été privés de notre liberté, pendant trois (03) jours, soit du mardi 9 au jeudi 12 mars inclus.

Tous nos ordinateurs, serveurs, imprimantes et autres équipements, avec leurs accessoires, tous nos documents électoraux provenant des bureaux de vote (fiches de procès-verbaux et/ou de dépouillement), tous nos autres matériels ont été saisis et transportés, en vrac, sans mesure de protection, sans scellés, à la gendarmerie. Pendant notre garde à vue, ces équipements, matériels et documents ont été soustraits à notre contrôle. Ils ont été fouillés, manipulés en notre absence…

Une des exigences de nos interrogateurs consiste en ce que nous leur communiquions le « code source du Logiciel utilisé », ainsi que le mot de passe permettant de faire fonctionner les ordinateurs. Ce à quoi, nous avons opposé un refus ferme et catégorique.

Nos conditions de garde à vue, sont à la limite de l’acceptable, en particulier s’agissant des conditions d’hygiène et de toilette. En effet, les lieux de toilette, de douche, et autres nécessités sanitaires, mis à la disposition des détenus et gardés à vue, demeurent dans un état indigne…

On ne dirait pas que nous sommes dans un pays qui se veut civilisé ! On ne dirait pas que nous sommes dans un pays, où autorités et partenaires en coopération parlent en abondance de réforme de la Justice et des conditions de détention ! On ne devrait pas s’étonner d’anciens détenus ou prisonniers qui tombent malades, quelques semaines ou mois après avoir vécu dans ces zones, et qui en meurent !

Qui est responsable ? Les autorités ? Les partenaires ? Les deux à la fois ? Suite à nos réclamations, et comme par hasard, tour à tour, Monseigneur Nicodème BARRIGAH d’abord, ensuite, Monsieur Boona KETEHOULI, l’un des Rapporteurs de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation sont venus nous rendre visite, jusque dans notre cellule de détention. Ils ont constaté l’exigüité des lieux. De fait, certains d’entre nous ont passé les deux nuits sur des chaises.

De même, nous avons reçu la visite de deux Représentants du BHCDH. Nous avons pu nous entretenir avec nos avocats. Nos parents ont été autorisés à nous rendre visite et nous apporter des repas chauds, ainsi que des vêtements de rechange, du papier hygiénique, des médicaments etc. Deux d’entre nous sommes soumis à des traitements que nous devons exécutés quotidiennement.

Entre autres exactions et tentatives d’intimidation et humiliation, le mercredi dans l’après-midi, trois équipes de journalistes, de cameramen et de photographes des Stations de TVT, de TV2 et de LCF, ont été envoyés pour nous filmer. N’eussent été nos protestations véhémentes et vigoureuses, nous aurions été présentés sur les chaines de télévision, comme de vulgaires délinquants.

Nous avons été appuyés par nos avocats arrivés fort opportunément. Ils ont téléphoné au procureur, pour lui exprimer leur étonnement et leur ferme désapprobation, au sujet de cette tentative d’humiliation.

S’agissant de manipulation, c’est grâce à cette méthode que des agents de la gendarmerie ont pu obtenir de l’un des opérateurs de saisie, le mot de passe, permettant de faire fonctionner certains des ordinateurs. Dieu merci, « le code source » n’est pas mis à la disposition de tout le monde…, en tout cas, pas à la disposition des opérateurs de saisie.

Toujours s’agissant de manipulation, vers la fin de l’après-midi du mardi, jour de notre transfert à la Gendarmerie, nous avons été séparés des opérateurs de saisie. Isolés de nous, ces derniers ont été soumis à des pressions ; ils ont été montés contre nous, sous le prétexte que c’est nous qui ne permettons pas leur élargissement, par notre refus de livrer le « code source ».

Ayant appris, la maladie de l’un d’eux, durant la journée de mercredi, nous avons demandé à les voir. Nous avons exprimé notre demande à plusieurs reprises. Nous avons été éconduits, grâce à la formule suivante : « Votre demande sera soumise à l’examen de nos chefs ».

Nous n’avons pu déjouer leur stratagème, qu’à l’arrivée des représentants du BHCDH (Bureau du Haut Commissariat aux Droits Humains) à Lomé. Nous avons devant ces représentants, et en présence des opérateurs de saisie, dégagé leur responsabilité et demandé leur élargissement immédiat, à commencer par le malade. Nous avons compris qu’ils servaient d’otages, de moyens de chantage sur nous, espérant que ce faisant, nous serons contraints de livrer le code source. Il faut ajouter, que jusqu’à la fin de l’après-midi de mercredi, ils ont été empêchés d’informer leurs parents, entre autres, par le retrait de leurs téléphones mobiles. D’ailleurs nous tous avons été soumis à ce retrait.

Le mardi 9 mars 2010, dès seize (16) heures environ, un premier avocat s’est constitué. Le lendemain, plus d’une demi-douzaine d’avocats se sont constitués, tous emmenés par Maître Isabelle Ameganvi, Députée à l’Assemblée nationale. A eux tous, nous tenons à exprimer notre profonde gratitude, pour leur diligence, leur disponibilité, leur détermination, leur compétence etc.

Le jeudi 11 mars 2010, conduits devant le Procureur, et dans son Bureau au Tribunal, nous avons tous déclaré, que nous ne nous sentons coupables en rien du tout. Cette position figure explicitement dans nos dépositions écrites et signées de nous.

Le Procureur a déclaré nous laisser en liberté provisoire, en attendant la fin des investigations. Il prétend continuer d’exiger la communication du « code source ».

Nous tenons à saluer la diligence et la détermination, tant de nos avocats, des Représentants du BHCDH au Togo, du Président et des membres de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation, que de la Direction de l’UFC.

Durant notre garde à vue, nous avons été témoins d’autres gardes à vue, tout aussi abusives. Nous implorons toutes les personnes compétentes, à tout faire, pour que les personnes concernées soient élargies sans délai, et que justice leur soit rendue.

En ce qui concerne notre cas spécifique, nous nous réservons le droit d’entreprendre ultérieurement toute démarche, au niveau national comme international (Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies comprise), en vue d’obtenir, au moins, réparation du préjudice moral que nous avons enduré.

Fait à Lomé le 16 mars 2010

Dovi André KUEVI
Responsable de l’Unité de compilation

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Qui est Dovi André Kuévi ?

Universitaire âgé de 69 ans, ex-enseignant de l’Université du Bénin, Dovi André Kuévi est historien et archéologue. Lors des élection se mars 20101 il est le chef du Centre de Traitement Informatique des résultats du scrutin présidentiel, la cellule de compilation installée par l’UFC au CESAL. Ancien prisonnier politique arrêté dans le cadre du fameux complot des intellectuels dans les années 1970 sous le régime Eyadema.