25/06/2022

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TOGO: Tension grandissante autour des médias

LIBERTE DE LA PRESSE / PRESS FREEDOM
11 février 2005 / 11 February 2005

Reporters sans frontières appelle les autorités togolaises à renouer au plus vite un dialogue constructif avec les médias, alors que plusieurs incidents impliquant la gendarmerie et des radios privées ont été enregistrés depuis la mort du président Gnassingbé Eyadéma.

« La tension grandissante entre les autorités togolaises et les médias nous inquiète, a déclaré l’organisation. Depuis un an, sous la pression internationale, les médias togolais bénéficiaient d’une certaine liberté après des années de dictature. Dans la confusion actuelle, il est crucial que les autorités prouvent leur engagement en faveur de la liberté de la presse, en préférant le dialogue à la répression. »

Radio Lumière, une station privée émettant dans la ville d’Aného, à 45 km à l’est de la capitale, à proximité de la frontière béninoise, a été fermée le 10 février 2005 sur ordre du préfet local pour « incitation à la haine et à la violence ». Aux environs de 10 heures, deux gendarmes et leur chef se sont présentés dans les locaux de la station et saisi le matériel, dont l’émetteur. Selon Kossigan Zinsou, directeur de Radio Lumière, les gendarmes n’ont pas présenté de mandat et ont détruit une partie du matériel. Son véhicule a également été saisi. Contacté par Reporters sans frontières, il affirme vivre actuellement dans la clandestinité.

Le président de l’Union des radios et télévisions libres du Togo (URATEL), Jacques Djakouti, a affirmé que Radio Lumière était « accusée d’avoir diffusé une déclaration d’Harry Olympio », président du Rassemblement pour le soutien de la démocratie et du développement (RSDD, opposition). De son côté, le ministère de la Communication a déclaré que la station « appelle dans ses émissions la population à sortir dans la rue contre le pouvoir de Faure Gnassingbé », le fils du général défunt Gnassingbé Eyadéma. « La radio a été fermée pour incitation à la révolte et à la haine », a indiqué le chargé de communication de l’armée, le capitaine Moïse Oyomé Kemence.

Le 10 février, lors d’une rencontre avec les responsables des radios au siège de la Haute Autorité de l’audiovisuel et de la communication (HAAC), le capitaine Kemence a mis en garde les médias : « Il nous a été donné de constater que certaines chaînes s’adonnent à un jeu très dangereux aux résultats imprévisibles. Appeler la population à descendre dans les rues, à la désobéissance civile, ce n’est pas le devoir de la presse. (Š) Nous avons les moyens de mettre fin à cela, a-t-il conclu. Nous ne voulons pas un Rwanda ici, ni une Radio des Mille Collines. »

Depuis la mort de l’ancien président Eyadéma et la soudaine prise du pouvoir par son fils avec le soutien de l’armée, en violation des dispositions constitutionnelles, certaines radios privées de la capitale ont diffusé des émissions de débats ou de libre antenne, dans lesquelles des intervenants appelaient la population à descendre dans la rue pour « rétablir l’ordre constitutionnel ».

Depuis l’annonce de la mort de l’ancien président, la HAAC a officiellement exigé l’arrêt de la diffusion sur trois radios privées de Lomé d’émissions en direct, affirmant qu’elles appelaient « la population à la révolte ». Le 7 février dans l’après-midi, Modeste Masavusu-Ekué, le directeur de Kanal FM a ainsi reçu un appel téléphonique du président de la HAAC, Georges Agbodjan, lui demandant de stopper ses émissions de débats. Un deuxième appel l’a enjoint d’arrêter l’émission « Table ronde ». Dans l’après-midi, Kanal FM ne diffusait plus que de la musique. Le directeur de la radio affirme qu’il avait déjà reçu des menaces anonymes par téléphone. Interrogé par Reporters sans frontières, il a déclaré qu’il comprenait la décision de la HAAC et qu’il n’acceptait plus d’intervention par téléphone sur son antenne. « Mais il faut nous laisser continuer les tables rondes qui ne font pas intervenir de personnes extérieures, a-t-il expliqué à Reporters sans frontières. On veut bien faire le deuil du président Eyadéma, mais les événements qui ont suivi sa mort nous ont poussés dans des débats que l’on ne pouvait pas refuser à nos auditeurs. (Š) Chacun va voir à son niveau ce qu’il faut faire pour calmer la situation », a-t-il conclu.

Le lendemain, la station privée Radio Nostalgie a reçu la même injonction. Le rédacteur en chef de la radio, Joël Gbagba, a affirmé que Georges Agbodjan l’avait appelé en pleine émission et lui avait ordonné de « jouer de la musique ». Aux environs de 14 heures, deux policiers armés se sont présentés dans les locaux de Radio Nostalgie, demandant à rencontrer les responsables de la station et les animateurs de l’émission de débats diffusée le matin. Selon le témoignage du journaliste Gilles Bocco, le ton des policiers est devenu menaçant. « Vous avez insulté notre chef, auraient-ils lancé au personnel de la radio. Eyadéma est mort, mais nous sommes là. Si vous incitez les gens à descendre dans les rues, on va les tuer tous. » Une fois les deux policiers repartis, les journalistes ont repéré des « individus suspects » autour du bâtiment circulant sur « des motos de fabrication chinoise, comme les forces de sécurité ».

Le 10 février, Georges Agbodjan a proposé aux radios de diffuser des émissions de débats en différé, et non pas en direct. « Le plus souvent, les antennes sont mises à la disposition d’auditeurs anonymes irresponsables qui se servent des médias pour faire des appels à la haine tribale ou à la révolte contre les autorités constitutionnelles établies », a-t-il expliqué aux responsables des radios.

Radio France Internationale (RFI) n’a pas été épargnée. Le 7 février, le ministre togolais de la Communication et porte-parole du gouvernement, Pitang Tchalla, a accusé RFI de diffuser des « appels à la révolte ». « C’est grave, a déclaré le ministre devant les représentants de la presse internationale à Lomé. Je m’adresse particulièrement à RFI. Les journalistes de cette radio veulent mettre le feu et j’interpelle leur conscience. C’est de la déstabilisation pure et simple ». Dans son compte rendu de la vie de Gnassingbé Eyadéma, RFI avait notamment diffusé des reportages sur le passé « peu glorieux » du défunt général, qualifié de « dictateur » et de « soldat de la coloniale ».

Le lendemain, plusieurs émetteurs de RFI ont été coupés, les autorités invoquant une « panne technique ». Les émissions en modulation de fréquence ont été rétablies deux jours plus tard, sans autre explication. Par ailleurs, le 8 février, un envoyé spécial de RFI au Togo s’est vu refuser un visa d’entrée sur le territoire togolais par voie terrestre à la frontière avec le Bénin. Le journaliste reste depuis lors bloqué au Bénin. RFI a exprimé son « étonnement » devant cette décision arbitraire, dont n’ont pas fait l’objet de nombreux autres médias internationaux.

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