27/09/2022

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Togo: Décès d’un honnête homme Benoît Yaya MALOU

Témoignage de Atsutsé AGBOBLI*

LE DECES D’UN HONNETE HOMME

Il était une fois, un homme, je dirai plutôt … un grand homme, appelé Benoît Yaya Malou. Le hasard a voulu que je le rencontre, le 23 décembre 1967, à l’Ambassade du Togo, sise au 8, rue Alfred Roll, à Paris. Il était membre d’une délégation gouvernementale togolaise comprenant également le commandant James K. Assilah, ministre de l’Intérieur et Jean-Marie Barandao, Ambassadeur du Togo auprès de la République Française, chargée par le Lieutenant colonel Etienne Eyadema, chef de l’Etat togolais depuis le 14 avril 1967, de venir expliquer la situation qui prévalait au pays. Je formais avec Léon Messanvi Foli et Martin Adimado Aduayom, la délégation de l’Association des étudiants et stagiaires togolais en France (AESTF), commise par le congrès pour aller discuter des problèmes des étudiants avec la délégation gouvernementale.

Malgré nos vigoureux propos peu amènes à l’endroit du nouveau gouvernement togolais et notre attitude quelque peu discourtoise à l’égard de nos interlocuteurs, nous venions, en la personne de M. Benoît Yaya Malou, alors ministre de l’Education Nationale, de nous faire un ami pour toujours.
Je dis bien pour la vie car, la dernière fois que je lui rendis visite chez lui à la Cité du Bénin, c’était un jour du mois de septembre 2007 et il se plaignit que je me fasse rare et très rare chez lui.
Et de fait, du 23 décembre 1967 à ce jour de septembre 2007, pendant les quarante années écoulées, celui que j’appelais tout bonnement Grand frère est resté pour moi l’ami de tous les jours et de tous les instants même si nous ne nous voyions pas tous les jours.

LE GRAND COMMIS DE L’ETAT

De formation et de profession policière dont il gravit les échelons pour atteindre le grade de commissaire divisionnaire, il passa par l’Ecole de police de Dakar au Sénégal, puis à Saint-Cyr Mont d’Or et l’Ecole de police de Nîmes, en France.
Rappelé par le gouvernement du président Sylvanus Olympio, en 1962, comme tous les officiers de police et de l’armée exerçant ou en stage en France, pour venir encadrer les nouvelles Forces armées et de sécurité de la jeune République Togolaise, M. Benoît Yaya Malou fut nommé au Commissariat de la ville d’Atakpamé puis à la Direction de la Sûreté Nationale sous l’autorité de son Directeur Cosme Deckon jusqu’au coup de force du 13 janvier qui renversa le gouvernement nationaliste du parti de l’Unité Togolaise et provoquant la mort du héros et père de l’indépendance.
Originaire du même village, Pya-Hodo, tout comme le sergent-chef Etienne Gnassingbé Eyadema qui a épousé une de ses nièces, la mère de son fils aîné Ernest et était connu comme celui qui fit passer de vie à trépas le premier président de la République Togolaise, le policier n’était ni de près ni de loin impliqué dans ce tragique évènement.
Néanmoins, à cause de ce mariage du futur président avec sa nièce, pour bien de personnes qui entendait Ernest l’appeler oncle, l’extrapolation fut vite faite : M. Benoît Yaya Malou était devenu de facto l’oncle du président alors qu’il n’était que son beau-frère par alliance.
D’ailleurs le président lui-même s’inscrit en faux contre cela devant moi. Ce que le grand frère le ministre Benoît Yaya Malou confirma sans fioritures.
Il n’empêche qu’au lendemain des élections générales, référendaire, présidentielle et législatives du 3 mai 1963, le président Nicolas Grunitzky en fit son ministre de la Fonction publique.
Avec son collègue André Kuévidjin, ministre de la Justice, il œuvre inlassablement pour stabiliser l’équipe gouvernementale sujette aux rivalités déstabilisatrices des divers clans politiques dont elle était constituée et aux assauts des officiers, à relents tribalo-ethniques et régionalistes patentés, qui ne cessaient d’empiéter sur les prérogatives du gouvernement surtout en matière de recrutement des agents de la Fonction publique, d’attribution de bourses et de stages.
En effet, ayant été formé, comme beaucoup de jeunes Togolais, dans d’autres familles et notamment du Sud, le ministre Benoît Yaya Malou ne pouvait accepter l’institutionnalisation du régionalisme au détriment d’autres populations du pays.
A moi, personnellement, il fit comprendre la nécessité d’user des mesures favorables pour corriger les disparités entre les ethnies et entre les régions à condition de ne pas pénaliser les cadres de valeur : pour ce faire, à qualification et compétence égale l’on peut retenir le cadre d’une ethnie ou région défavorisée mais pas question de recruter un cadre incompétent d’une telle région au détriment d’un autre cadre plus qualifié et plus compétent d’une autre région.
Pour M. Benoît Yaya Malou, l’origine ethnique et régionale ne saurait être un critère de compétence remplaçant systématiquement la qualification. Une attitude pleine de probité intellectuelle, de sagesse et de tempérance et qui n’est pas faite pour plaire aux fervents promoteurs du tribalo-ethnisme et du régionalisme qui le traitaient de traître à son ethnie et à sa région.
Compte tenu de sa marge de manœuvre fort réduite, il dut toutefois composer avec les partisans du tribalo-ethnisme et du régionalisme voire se soumettre à leurs desiderata, au point d’être qualifié d’expert en double-jeu par beaucoup de ses compatriotes.
Il fut du groupe des ministres qui, hostiles aux agissements à visée tribalo-ethnique et régionaliste de certains de leurs collègues du gouvernement du président Nicolas Grunitzky, en démissionnèrent, dans la seconde moitié du mois de novembre 1966 après avoir participé avec des nationalistes aux conciliabules avec des officiers de l’état-major à commencer par le Lieutenant-colonel Etienne Eyadema, le chef de l’état-major.
Il devait d’ailleurs en faire les frais par l’emprisonnement lorsque, sur manipulations et pressions des forces extérieures, l’état-major de l’armée togolaise fit volte-face, le 21 novembre, en se retournant contre les quelques 5000 manifestants qui exigeaient la démission du président devant sa résidence sur le Boulevard Circulaire au quartier de Nyékonakpoé.
Libéré par le coup d’état du 13 janvier 1967, il devint membre du Comité de Réconciliation Nationale (CRN), du 13 janvier au 13 avril 1967, et ministre de l’Education Nationale du 14 avril 1967 jusqu’à la fin de l’année 1974.
Comme la personnalité ayant occupé le plus longtemps le poste de ministre de l’Education nationale, il présida à la réforme de l’enseignement, à la fondation de l’Université du Bénin pour laquelle, avec son conseiller M. Fritz Voulé alias Frititi Voulé, il eut souhaité construire des vastes et modernes campus pour l’hébergement des étudiants et de leurs enseignants
Informé ou plutôt prévenu par le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny des agitations estudiantines favorisées généralement par le regroupement des étudiants sur les campus universitaires vu les cas des universités de Dakar et d’Abidjan, le président Gnassingbé Eyadema s’opposa fermement à l’idée de construire le campus universitaire.
C’est la rage au cœur que le ministre Benoît Yaya Malou et son conseiller Fritz Voulé voyaient le chef de l’Etat distribuer périodiquement en espèces sonnantes et trébuchantes aux étudiants des centaines de millions de Francs CFA qui auraient servi à améliorer les cadres de travail et de vie des enseignants, personnels administratifs et étudiants de l’université du Bénin.
Il n’empêche que le ministre Benoît YaYa Malou, compréhensif avec les étudiants, a toujours cherché à leur nuire le moins possible même si d’aucuns mal intentionnés y voyaient des manœuvres pour s’assurer de la collaboration des futurs diplômés et cadres avec le régime.
Obligé d’obtempérer aux directives et instructions tribalo-ethniques et régionalistes venant d’en haut en matière de distribution des bourses et stages, il s’efforçait de les corriger par des aides scolaires dispensées sur le seul et unique critère des résultats universitaires.
Je peux en témoigner pour en avoir bénéficié, de 1970 à 1972, durant la préparation de mon doctorat de IIIe cycle en histoire, en Sorbonne.
Je n’étais d’ailleurs que le maillon d’une longue chaîne d’étudiants sans bourse d’études et de stagiaires en difficulté qu’il aidait par l’obtention d’une aide scolaire ou à qui il donnait de l’argent de sa propre poche.
Le ministre Benoît Yaya Malou avait l’habitude de dire qu’il ne faut pas trop en vouloir aux jeunes étudiants révolutionnaire, car, sans responsabilité à assumer, ils veulent reconstruire le monde à leur manière, faite d’angélisme, de candeur, d’idéalisme et de sentimentalisme, et cela est à leur honneur.
Et le jour où je lui ai cité : « A vingt ans, si on n’est pas révolutionnaire, c’est parce que l’on n’a pas de cœur. A quarante ans, si on est toujours révolutionnaire, c’est parce que l’on est pas intelligent », l’assertion de Camille Barrère, Ambassadeur de la République Française auprès de la Cour royale d’Italie, le diplomate qui fit passer Benito Mussolini, directeur de l’Avanti, organe du Parti socialiste italien, du socialisme révolutionnaire anti-belliciste dans le camp des partisans de l’entrée, en 1915, de l’Italie dans la Première Guerre mondiale aux côtés des alliés, et pour finir par instaurer le fascisme, il hurla fort, : « Oui ! Il avait raison »
Au lendemain de sa disparition, des personnalités qui l’ont connu m’ont confirmé ce trait caractéristique du personnage : il était l’homme de la modération et du juste milieu en toute chose.
Il devait quitter le ministère de l’Education Nationale pour aller occuper le poste modeste de Directeur de l’Ecole de la Police Nationale d’où il se retira pour aller à la retraite à la fin de l’année 1982.
Certes, nul n’est parfait et le ministre Benoît Yaya Malou ne fut certainement sans fautes ni reproches mais, il fut de ceux qui, durant leur passage sur la Terre, s’efforcèrent de se comporter de manière à n’offenser gravement grand monde pour éviter de se faire d’ennemis.
Lui et moi, nous convenons avec Thésée, roi légendaire d’Athènes, de la mythologie grecque, que : « La vie est un spectacle Chacun vient y jouer sa partition, puis sans va. »
Ainsi en était-il aussi de l’action publique qu’il embrassa tout simplement sans s’en enticher au point de faire des vagues et des malheurs sur son passage.

UN HOMME POLITIQUE AVISE

Manifestement, sans avoir l’âme d’un politicien généralement dur, retors, vaniteux, rusé voire malicieux, M. Benoît Yaya Malou dut se lancer en politique en suivant et en emboîtant les pas de celui que tout le monde considérait comme son neveu, le président Gnassingbé, sans nul doute plus âgé que lui de quelques deux années. Comme chef d’état-major de l’armée togolaise remplaçant dès 1964, le comandant Emmanuel Bodjollé, reconnu avoir informé les autorités du complot devant conduire au coup de force du 13 janvier 2003, le futur président Etienne Eyadema usa de son influence pour pousser l’oncle de sa femme, à se hisser à des postes politiques qu’il occupa sans avoir jamais été grisé par ces hautes fonctions.

La première occasion où le Lieutenant-colonel Etienne Eyadema fut furieux, c’est le jour où, ayant demandé à des gens de lui proposer un civil pour le remplacer, le choix des gens se porta sur le ministre Benoît Yaya Malou, au grand énervement du président. Il fit comprendre au chef, plutôt intéressé à demeurer à la barre que c’était une blague de ceux qui l’avait proposé sachant bien que lui, Benoît Yaya ne pouvait oser le remplacer.
La seconde et dernière occasion fut, en juillet 1977, quand le président retenu alors à la Conférence des chefs d’Etat et de gouvernement de l’OUA, à Libreville, au Gabon, son directeur de cabinet lui fit parvenir l’information selon laquelle, un coup d’état était en préparation pour le remplacer par l’ancien ministre Benoît Yaya Malou. C’était le moment où les relations du chef de l’Etat étaient tendues avec le président français Valéry Giscard d’Estaing qui se proposait de moderniser la politique africaine de la France en promouvant à la tête des pays africains des dirigeants plus convenables.
Rentré précipitamment à Lomé, le président Gnassingbé Eyadema après vérification et confrontation, comprit que cela n’était pas vrai. Mais, une fois puis une seconde fois, le mal était fait : il tenait désormais en respect son ancien ministre alors qu’il le savait incapable de lui faire un coup.

En effet, pour avoir côtoyé feu le ministre Benoît Yaya Malou, je peux témoigner sans être démenti qu’il n’était pas homme à porter ou à s’enticher des ambitions présidentielles démesurées. Par contre, comme ministre, il avait de l’action politique une conception faite d’efficacité, de probité, de sagesse et de tempérance, valeurs et vertus alors rarement présentes dans les actions et entreprises conduites par le gouvernement dont il était membre.
Beaucoup de ses collaborateurs au ministère de la Fonction publique et surtout au ministère de l’Education Nationale lui reconnaissent les qualités d’un meneur d’hommes respectueux de leur dignité et qui sait parler sans élever la voix à ses collaborateurs comme à ses interlocuteurs. Toutefois, très pointilleux sur la qualité des travaux à effectuer, il appréciait beaucoup l’ardeur au travail et le travail bien fait en donnant l’exemple lui-même.
Certes, durant son passage au ministère de l’Education Nationale, le cours des phosphates n’avait pas encore flambé pour les finances publiques du pays qui ne regorgeait pas de beaucoup d’argent. Aussi a-t-il géré avec parcimonie les fonds alloués à ses services sans s’en mettre plein les poches comme ce fut généralement le cas plus tard. Et, il ne semble pas avoir profité personnellement des retombées financières de la nationalisation, en 1974, de la Compagnie Togolaise des Mines du Bénin (CTMB) alors qu’il était sorti blessé de l’avion qui s’était écrasé, à Sarakawa, le 21 janvier 1974.
Personnalité affable qui sut susciter beaucoup de respect voire de l’affection de la part de ses collaborateurs et de l’amitié auprès de nombre de ses interlocuteurs qui eurent à traiter avec lui ou à le côtoyer, il apparut très tôt comme l’un des sages dans le cercle des gouvernants togolais où le parti-Etat RPT et ses tentacules, fondé sur l’allégeance plutôt que la compétence, fit déraper la machine de l’Etat avec des gens imbus de leur personne pour s’être hissés au faîte du pouvoir par la grâce du président fondateur.
Membre du groupe de Dix comprenant outre lui, Louis Améga, Emmanuel Birrégah, Gervais Djondoh, Henri Dogo, Polycarpe Johnson, Edouard Kodjo, Alphonse Kortho, Rédjina Maman et Samson Pascal Odou qui présida en 1969, à la sensibilation de l’opinion togolaise pour la création du Rassemblement du Peule Togolais (RPT), le 30 août de la même année, longtemps membre de son Comité central et de son Bureau politique, l’ancien ministre n’appréciait pas du tout le gaspillage voire le siphonage des ressources financières de l’Etat et il avait le courage de le dire en tête-à-tête au chef de l’Etat.

Ayant préféré se contenter des revenus auxquels il avait droit, il connut des moments difficiles à partir du terrible accident qu’il eut en 1983 et qui entraîna une très délicate opération de trépanation. Mais, les gens qui eurent à l’apprécier dans l’exercice de ses hautes fonctions ne le laissèrent pas tomber.
Et, c’est durant ces vingt-quatre dernières années que malade, il donna le meilleur de lui-même en prêchant à qui veut l’entendre la nécessité d’une réforme en profondeur de la façon de gouverner le pays.
Je me rappelle des conversations que nous avons eues au début de la décennie 1990 quand le processus démocratique avait surgi : pour lui, après avoir œuvré pour l’alphabétisation et l’instruction d’un grand nombre de ses compatriotes, le chef de l’Etat se devait de ne plus les gouverner à la hussarde et, devant moi, d’ajouter que le président était victime de sa profession de militaire qui lui dicte de se faire obéir sans broncher comme si les Togolais sont tous, hommes et femmes, des militaires.
C’est avec beaucoup d’amertume qu’il vécut le rétrécissement de la base sociale du régime et les victoires impossibles du président Gnassingbé Eyadema en 1998 et en 2003.
Il m’a dit avoir été secoué par la mort du chef de l’Etat, le 5 février 2005, mais s’était gardé, étant gravement malade, de se mêler des développements politiques ultérieurs.
Je le crois volontiers. Car, à notre dernière rencontre, en septembre dernier, alors que je lui avait amené une collection entière du Magazine Afric’Hebdo, il s’est plaint de devoir l’acheter mais félicitait l’ensemble de la rédaction du bon travail d’informations politiques générales ouvertes sur le monde entier, de formation historique et politique et de conscientisation effectué.
Lui posant une question sur l’évolution politique du pays, je ne suis pas étonné de l’entendre me dire que, dans l’intérêt de tous ses enfants, le Togo doit être gouverné autrement. Il n’a pas voulu aller plus loin mais, je sentais qu’il n’était certainement plus avec nous.
Mais, avant de nous embrasser et nous séparer pour une autre rencontre que je lui ai promise et qui n’aura jamais lieu, il prit soin de me rappeler, en présence de son épouse Céline Apédo, une anecdote concernant notre première rencontre, le 27 décembre 1967, à l’Ambassade du Togo, à Paris, et qui aurait pu me coûter la vie, pour dire : « Mon cher petit frère, tu es un homme courageux. Incroyable ! Sur le Togo, tu ne changeras jamais. »

Par Atsutsé AGBOBLI
*Historien