À Latékopé, près d’Adétikopé, 1 500 habitants se retrouvent face à une expropriation qui ne dit pas son nom. En quelques jours, des marquages apparaissent sur les maisons ; un tracé routier annoncé se transforme en tranchée qui coupe le village en deux, et les habitants n’ont d’autre choix que de manifester, de couper les barbelés et de construire leurs propres passerelles.
Les images diffusées par Capture Médias et relayées sur les réseaux sociaux ont mis en lumière une situation explosive.
Un foncier devenu champ de bataille
Latékopé n’est pas un cas isolé.
Le foncier togolais, pris entre le droit coutumier, le droit moderne et les oukases des Gnassingbé, est devenu un espace de conflits permanents : litiges interminables, expropriations opaques, spéculations encouragées par des zones grises administratives.
Le silence officiel ne fait qu’alimenter la suspicion et renforcer un malaise social profond.
Quand la dictature des Gnassingbé avance sans explication
L’affaire pose une question essentielle : pourquoi un projet public avance-t-il sans transparence, sans concertation et sans documents clairs ?
Entre intérêts publics invoqués et intérêts privés soupçonnés, les habitants voient surtout une opération menée au bulldozer, au sens propre comme au figuré.
Dans un pays où chaque parcelle représente un héritage vital, l’absence de cadastre fiable et de procédures lisibles ouvre la voie à toutes les dérives.
La convocation du journaliste Roger Amemavoh s’inscrit dans ce climat tendu, révélant la sensibilité extrême du sujet foncier.
Une convocation qui en dit long
Le lanceur d’alerte de Capture Médias a été convoqué par le président de la HAAC après son reportage sur Latékopé. Présentée comme une « séance pédagogique », la démarche a surtout rappelé que le foncier est un terrain où l’État n’aime pas être contredit.
Amemavoh n’a fait que montrer ce que vivent les habitants ; la réaction institutionnelle démontre à quel point le dossier dérange.
Latékopé, révélateur d’un système
Derrière ce conflit, une mécanique bien connue se dessine : décisions administratives opaques, documents contestés, expropriations menées sans explication, populations laissées dans l’incertitude.
Selon plusieurs observateurs, préfets, juges et chefs locaux participent à une chaîne de captation foncière qui transforme les terres communales, paysannes et familiales en ressources politiques ou économiques.
Latékopé n’est que la dernière illustration d’un phénomène ancien.
De l’idéal d’Olympio à la rupture des Gnassingbé
Sous Sylvanus Olympio (1960–1963), la terre n’était pas un simple actif : elle constituait le socle moral et économique de la jeune nation.
Olympio voyait dans le foncier un espace sacré, un bien souverain qui ne devait jamais devenir l’otage d’intérêts privés ou étrangers. Sa vision reposait sur trois principes structurants :
- La terre comme droit fondamental, garant de dignité et de stabilité ;
- La propriété familiale comme pilier de la cohésion sociale, protégée contre toute prédation ;
- L’État comme arbitre impartial, chargé de préserver l’équilibre entre coutume et modernité.
Cette doctrine visait à empêcher précisément ce que le Togo vit aujourd’hui : la confiscation silencieuse, la spéculation institutionnalisée et la transformation du foncier en instrument de domination clanique, endogène ou étrangère.
Avec l’arrivée des Gnassingbé, la rupture est totale.
La terre cesse d’être un héritage collectif pour devenir un outil de pouvoir, un moyen de récompenser les loyautés, de punir les résistances et de consolider un réseau politico‑économique structuré autour du régime.
Le foncier est désormais :
- Reclassé selon les besoins du pouvoir ;
- Redistribué à des cercles privilégiés ;
- Soustrait aux communautés par des procédures opaques ;
- Instrumentalisé pour remodeler les territoires et les allégeances.
Là où Olympio cherchait à protéger ses compatriotes et son pays, les Gnassingbé ont installé une incertitude permanente, où nul ne sait si la terre qui lui appartient aujourd’hui ne sera pas réquisitionnée demain.
Là où Olympio voyait la terre comme un lien entre l’État et son peuple, le système actuel en a fait un capital politique, un levier de contrôle social, en l’accaparant ou en la cédant à des intérêts étrangers.
Là où Olympio voulait stabiliser, le régime a créé un climat de vulnérabilité organisée, où les populations vivent dans la peur de perdre leur seul patrimoine.
Latékopé n’est donc pas une anomalie : c’est l’aboutissement d’un demi‑siècle de dérive foncière, où l’État a progressivement remplacé la communauté comme maître du sol, au profit des prédateurs et des étrangers.
La terre, cœur de l’identité togolaise
Au Togo, la terre n’est pas un simple actif économique : c’est un lien ancestral, un socle familial, un repère identitaire. La confisquer, c’est toucher à la mémoire et à la dignité des populations.
Et pendant que les institutions gardent le silence, la colère monte.
Une conviction demeure dans toutes les contrées : aucune confiscation ne dure éternellement.
La terre ne pardonne pas les voleurs. Elle finit toujours par se souvenir des siens.
Par Karl Adadé GABA
La rédaction de letogolais.com
A l’indépendance du Togo, le droit positif a conservé à la chefferie traditionnelle , le pouvoir de régler les litiges fonciers en première instance. Ces litiges ne sont portés devant les tribunaux que lorsque la chefferie traditionnelle n’arrive pas à résoudre le litige.
Ce principe a été rétabli et confirmé après les travaux de la Commission des Affaires économiques financières et foncières de la Conférence nationale, commission présidée par Feu William Bolouvi. La constitution originelle de 1992 a réaffirmé ce principe.
Ce qu’il se passe à Latekopé est avant toute chose la traduction de la certitude qu’a la dynastie Gnassingbé que le Togo est leur propriété privée. Ils pensent pouvoir disposer comme ils l’entendent de chaque cm2 du territoire, ainsi que des biens et même de la vie de ses habitants. C’est aussi dans ce but que la Chefferie traditionnelle a été privatisée.
Pauvre Togo !