03/10/2022

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Togo: le « Gilchrist nouveau » est-il arrivé ?

Pour l’Union des forces de changement (UFC), il valait peut-être mieux attendre. Attendre pour mieux se faire entendre. Après plusieurs reports et retards à l’allumage, le parti de Gilchrist Olympio a finalement tenu les 3 et 4 février derniers à Lomé, son conseil national. Des réponses fermes n’ont peut-être pas été apportées à toutes les interrogations relatives au comportement futur du principal opposant au pouvoir togolais vis-à-vis de ses adversaires politiques et il est prématuré, à ce jour, de se prononcer avec certitude sur le contenu d’une réelle empathie envers ses autres compagnons de l’opposition togolaise. Mais la tenue effective de ce conseil, le discours du président de l’UFC et les perspectives qu’il offre peuvent permettre de tracer de nouveaux sillons dans le processus de résolution de la crise togolaise. Y aurait-il de la métamorphose dans l’air?

Par Franck EKON

Gilchrist Olympio ne dit pas tout. Ceux qui ne l’aiment pas, disent même, dans un excès de radicalité qu’il ne dit jamais rien. Les non-dits de ses propos et les silences interprétés ont probablement conduit à de multiples ratages dans ses rapports avec les divers interlocuteurs qui peuplent l’environnement politique togolais. C’est dire donc, à quel point ce retour au Togo était attendu, et ce conseil appréhendé comme une occasion importante de prise de parole. L’Union des forces de changement et son président national n’ont quasiment aucune expérience de ces messes-agapes généralement considérées comme des étapes importantes dans l’histoire et l’évolution d’une formation politique. Il ne fallait surtout pas se planter et s’offrir en victime résignée aux quolibets et aux sarcasmes de ceux qui ne font pas mystère de leur vœu de voir le parti disparaitre de la scène politique nationale.

Il fallait surtout pour Gilchrist Olympio, prendre toute la mesure de la complexité de la problématique politique de son pays, décarcasser son propos de nuisances sclérosantes et finalement sortir de sa valise le costume de la cohérence politique, retouché aux entournures depuis de si nombreuses années. Il fallait aussi du contenu, de la densité et du poids herméneutique, afin que son auditoire sache qui parle…Si la hantise de toutes ces occasions perdues, de tous ces combats inachevés et de toutes ces lunes de miel jamais célébrées était définitivement enterrée ou pas. On voulait également savoir si le fils du premier chef de l’Etat togolais était « prêt » à saisir dans toute leur viscosité, les enjeux socio-politiques de son pays, s’il saurait répondre aux questions et faire de cette rencontre, une opportunité sincère de repositionnement de son camp politique après tous les atermoiements consécutifs à son parcours individuel.

Finalement, et par rapport à toutes ces attentes, la tenue de ce conseil national de l’UFC offre des prémisses intéressantes. Gilchrist Olympio n’est pas généralement enclin à se livrer à des diatribes violentes contre ses adversaires. On le sait depuis la conférence nationale togolaise, où on l’a vu déjouer les pronostics de tous les observateurs qui s’attendaient à l’entendre éructer des obscénités contre Eyadéma et son régime pendant sa communication. Ses amis lui avaient déjà reproché à l’époque l’absence de toute référence à la personne du dictateur lors de son discours devant les délégués. Nul doute qu’il se trouvera encore aujourd’hui quelque esprit chagrin pour lui tenir grief du fait que dans son discours d’ouverture du conseil, il n’ait pas cité une seule fois le nom de Faure Gnassingbé, l’héritier de celui qui lui a, pendant si longtemps, verrouillé l’accès aux responsabilités suprêmes de son pays en dépit du plébiscite populaire.

« L’accord politique global, malgré ses insuffisances avérées, est au regard de ce drame national, un instrument de dernière chance pour rétablir la paix entre les togolais », a-t-il déclaré devant ses militants en ouvrant le conseil national de son parti. On l’attendait aussi sur ce plan. On se demandait si le patron de l’UFC a vraiment cru à tout ce qui s’est fait en matière de négociation politique depuis deux ans au Togo, ou s’il demeurait tiraillé entre les sempiternels va-et-vient qui ont caractérisé certains de ses choix lointains et récents. Sans préjuger de la dose de confiance personnelle que l’opposant a en l’avenir du processus de dialogue avec un pouvoir qui ne lui a jamais fait de cadeaux, il est intéressant de l’entendre affirmer, par exemple que » l’accord politique global est un état d’esprit qu’il faut comprendre et accepter au nom de la réconciliation et de la paix entre tous les fils de ce pays sans exclusive ».

On se rend compte de ce que ça coûte à un personnage comme Gilchrist Olympio, de faire ce genre de déclaration. Généralement indexé comme un indécrottable partisan de la ligne dure et de la tolérance zéro en matière de compromission, le leader de l’UFC n’en mesure que plus aisément le chemin qu’il lui a fallu parcourir avec son parti, depuis les pourparlers avec le pouvoir sous l’égide de la communauté San’ Egidio, en passant par les rencontres avec le successeur d’Eyadéma sans oublier les circonstances assez particulières de la signature de l’accord politique avec le régime. Il sait mieux que quiconque, que le moindre faux-pas ne lui sera pas toléré aussi bien chez ses amis de l’opposition que dans le camp du pouvoir où on caresse quotidiennement le rêve de le transformer en has-been de la scène politique nationale. C’est probablement pourquoi il explique que « l’UFC entend demeurer dans le processus de l’accord politique global mais en gardant une distance critique et en s’attachant au devoir de vérité afin de sauver la République et la démocratie ».

Le principal opposant au pouvoir Togolais n’est pas très habitué à cet exercice d’équilibrisme stratégique. Ses ennemis le soupçonnent même d’acharnement irrédentiste. Il est pourtant difficile de lui faire un procès en inaction politique. Comme ses autres compagnons de lutte, il sait qu’il a pu faire, par le passé des choix qui se sont révélés désastreux. Il est conscient des risques qu’il prend en affichant cet espoir en un processus de dialogue avec ce pouvoir qu’il combat. Mais il se dit probablement qu’il ne peut faire l’économie d’une adaptation du discours à la réalité et que les choses doivent suivre leur cours. C’est en cela aussi qu’on peut déceler les signes annonciateurs d’une démarcation par rapport à la surdité d’antan.

Gilchrist Olympio n’a pas beaucoup vu ses anciens amis de l’opposition à Lomé et on peut le regretter. Mais il n’a pas oublié de reconnaitre qu’en dépit des particularités de chacune de leurs formations, il y a des avancées rendues possibles par des solidarités de circonstance: » nous nous félicitons de la fermeté avec laquelle l’opposition démocratique, dans le souci de la transparence et pour limiter les opportunités de fraude, a exigé et obtenu le mode de recensement, permettant la délivrance d’une carte d’électeur numérisée avec photo et empreinte digitale du titulaire ». Compte tenu d’une antériorité extrêmement pauvre en congratulation pour le travail des autres partis de l’opposition, il faudra peut-être se contenter de ce sérum de gratitude distillé au compte-goutte…L’amertume n’est cependant, jamais bien loin et on peut en avoir une idée d’ensemble lorsque le président de l’UFC définit les cadres de son rapport au reste de la classe politique de son pays: « nous tendons la main à ceux qui partagent notre idéal; à ceux qui ne le partagent pas, nous souhaitons qu’ils sortent de leurs errements, qu’ils se modernisent et apprennent à résoudre les problèmes d’un monde en pleine transformation dans cette ère de la mondialisation mue par une course effrénée au progrès scientifique et technologique. »

Il faut certainement du temps et une dose supplémentaire d’efforts pour parvenir à transcender certaines situations. Les évolutions dans le discours n’en méritent pas moins d’être soulignées. On peut se dire également que ce ne sont là que des mots et que l’art est difficile, mais un point de départ peut revêtir plusieurs formes…Le leader de l’UFC a peut-être choisi la moins évidente, celle qui consiste à dire les choses avant de les faire. Certains lui en donneront acte, d’autres soutiendront (à tort ou à raison) que le « Maréchal » (c’est le nom qu’on lui donne dans certains cercles) n’a pas changé. Les premiers mettront en avant sa volonté de tenir coûte que coûte ces assises en dépit des difficultés, son approche moins tranchée des choses depuis deux ans et les efforts pour insuffler en interne une vision de proximité à son engagement politique. Les autres intenteront contre lui une action en passéisme et prétendront que Gilchrist Olympio s’est bien gardé lors de son séjour à Lomé d’évoquer le sujet du renouvellement du bureau de son parti, du problème des transfuges de l’UFC et du réchauffement de ses liens avec les autres leaders de l’opposition. Seul le patron de l’Union des forces de changement lui-même peut dire avec certitude si le « Gilchrist 2007 » est réellement un bon crû ou pas…Même si la bouteille porte un nom prestigieux et qu’on a pu mesurer dernièrement à quel point les togolais pouvaient encore se rassembler à sa seule évocation, tout se décidera à sa dégustation et à sa réception lors des rendez-vous qui attendent le pays.

La rédaction letogolais.com