05/12/2022

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Violations de la liberté expression: Abass, l’homme à abattre !

Dans le paysage médiatique togolais, Abass Saibou est devenu ces dernières années une des figures de proue de la résistance au dictateur et à ses pressions. Refusant les facilités de l’allégeance et de la compromission, le directeur de publication de l’hebdomadaire « le Regard » était depuis longtemps dans la ligne de mire d’un pouvoir aux abois et son journal en proie à un pilonnage répressif insoutenable. Eyadéma vient de le faire comparaître une fois de plus devant son « tribunal spécial ». Chronique de la concentration d’un feu nourri sur un journaliste qui ne demande qu’à faire son travail…..

Par Franck Ekon

En se rendant à Lomé 2 ce 25 février dans la matinée, le directeur de publication du « Regard » savait certainement ce qui l’attendait : ce n’est pas la première fois que le Général Eyadéma abandonne les affaires du pays pour s’occuper en personne des « brebis galeuses » de la presse togolaise. Mais le cas d’Abass Saibou est à nul autre pareil, puisque ce journaliste est depuis plusieurs années en pôle position des irréductibles qui osent défier le pouvoir et opposer une fin de non-recevoir aux sirènes chantantes de la corruption. Depuis les premières velléités de mise au pas de la presse privée au Togo, le patron de l’hebdomadaire « le Regard » n’a pas varié dans sa position : préserver à tout prix l’indépendance et la crédibilité de son titre au risque d’être confronté plus durement aux aléas que rencontrent les diverses parutions dans la capitale togolaise.

Mais ce 25 février, Abass ne l’oubliera pas de si tôt : joint au téléphone la veille, Abass est « sommé » de se présenter le lendemain matin au domicile du Général. Chef d’accusation :avoir publié dans son numéro 375, un communiqué du Comité d’action pour le renouveau (CAR de Me yawovi Agboyibo) faisant état des propositions élaborées par ce parti et transmises à l’Union Européenne pour une sortie de crise dans le pays. Une situation bien banale en somme, mais vite transformée en « affaire d’Etat » au pays du Dictateur. Le journaliste se rendra bien vite compte que la violence des propos, l’hystérie du chef de l’Etat et de ses collaborateurs ainsi que la séance de torture psychologique à laquelle il sera soumis n’ont aucune commune mesure avec le motif de départ.
Pour avoir simplement publié un communiqué, Abass a dû « déposer » devant une cour des plus surréalistes : Koffi Sama, le Premier ministre togolais, Fambaré Natchaba le président de l’Assemblée nationale et Pitang Tchalla le ministre de la communication ont été mis à contribution comme procureurs de service sans oublier un jury de circonstance constitué de MM Harry Olympio et Abdou Assouma !
Les correspondants de la presse internationale( AFP, Reuter RFI …) ont été également « invité » à cette séance d’humiliation comme pour leur faire comprendre ce qui les attend à leur tour s’ils s’avisaient de suivre l’exemple de l’accusé du jour. La nouveauté dans le décor, c’est que le dictateur s’est même payé le luxe de convoquer Gilles Desesquelles, le chargé d’affaires de l’UE au Togo pour assister à cette honteuse démonstration de la conception néandertalienne que le pouvoir togolais a de la liberté de presse.

« Un de ces quatre matins, tu vas te retrouver entre quatre mûrs ! »

Le décor est planté et la danse du poteau peut commencer ; après la litanie d’insultes en guise de hors d’œuvre, on aiguise les couteaux : Natchaba connaît son texte par cœur et c’est à lui que revient généralement l’insigne honneur de sonner l’hallali. « Ce garçon est comme ça, mon Général ; il ne veut pas changer, c’est un traître, un escroc et il est de ceux qui nuisent au pays », assène-t-il, pour mettre le tout-puissant président du tribunal en condition de donner le coup de grâce plus tard. Invectives, accusations et menaces suivent cette « antienne d’ouverture » animée tour à tour par le Premier ministre et le ministre de la communication. C’est alors que le maître de cérémonie prend la parole pour rendre le verdict : « un de ces quatre matins, tu vas te retrouver entre quatre mûrs(sic) », tranche-t-il en corollaire de tous les réquisitoires antérieurs. Pour qui connaît le personnage, ce ne sont pas des paroles en l’air et Abass ne s’y trompe guère…. « Tu es moins que rien ; un enfant qui n’écoute pas les conseils, il lui faut le fouet ! », poursuit le chef de l’Etat dans sa diatribe avec l’air de quelqu’un qui n’hésitera pas à appliquer la sentence à la lettre.
Pour Abass, qui n’en était pourtant pas à son premier face-à-face avec le « château », le coup a été très rude. Surtout que la cérémonie a été rehaussée d’une présence toute spéciale, celle de Lucien Messan Djossou, le patron du « combat du peuple », qui semblait avoir pris part à la dernière répétition générale du jugement d’Abass !

« Monsieur le Président, c’est toute une longue histoire… »

C’est par cette phrase que Le tristement célèbre Lucien Messan résume la vie d’Abass devant le Général. Désormais très écouté à Lomé 2, le « vieux Messan » comme on l’appelle dans les cercles de journalistes est décidé à en découdre avec Abass et ne s’en cache d’ailleurs pas. Affichant sans vergogne ses accointances ténébreuses avec le « Château », le directeur du « combat du peuple » s’est découvert ces dernières années une nouvelle vocation : accélérer la mise au pas de la presse privée togolaise et en faire une obédience dont il serait lui-même le gourou. A quelques exceptions près, Lucien Messan est arrivé à ses fins et peut s’en réjouir avec ses commanditaires. Mais le hic c’est que des poches de résistance se sont créées et organisent la recrédibilisation de l’espace médiatique dans le pays. Ces poches de résistance ont pour nom « le Reporter », « Motion d’information » et surtout « le Regard » ! Visiblement, cette situation a le don d’énerver le patron du « combat du peuple » qui a certainement une feuille de route à respecter…

« Je sais qu’il ne sera à l’aise que le jour où on lui annoncera ma mort », confie Abass en repensant certainement à la violente campagne organisée récemment contre lui par le mandarin du Combat du peuple. La présence de Lucien Messan lors de la séance du 25 février dernier est, dès lors très significative par rapport au nouveau statut acquis « de haute lutte » par celui qui se plait à se nommer « le doyen de la presse togolaise » ! Eyadéma n’a donc pas pu résister au plaisir de convier son ami Lucien Messan à l’humiliation du directeur de publication du Regard, comme pour prouver que rien ne peut résister à l’étau de son pressing.
Ressorti très ébranlé de ce calvaire, Abass ne se fait guère d’illusions sur l’avenir : « s’il faut subir ce que j’ai subi, pour avoir tout simplement publié un communiqué, alors on peut se demander si l’exercice même du journalisme est encore possible dans ce pays », déclare-t-il encore sous le choc.

Selon diverses sources, la comédie de ce 25 février n’est que la première phase d’un plan destiné à briser le dernier cercle des journaux qui osent encore braver l’autorité du Général et qui refusent de « pointer » à Lomé 2. Surveillés comme du lait sur le feu, plus rien ne leur sera désormais pardonné. Face à un pouvoir qui ne recule devant rien, la menace doit être prise au sérieux, surtout si on sait que ces convocations intempestives devant le Chef de l’Etat ne sont généralement que le prélude à une étape plus musclée de la répression…

La rédaction letogolais.com

Lire également:
[Le chemin de croix de la presse internationale au Togo-> http://www.letogolais.com/article.html?nid=1177]
[Conciliabules entre Agboyibo et Eyadéma->http://www.letogolais.com/article.html?nid=1250]