25/06/2022

Les actualités et informations générales sur le Togo

Le chemin de croix de la presse internationale au Togo

Entre l’acharnement sur les partis politiques de l’opposition et l’embastillement quasi-systématique des journalistes de la presse indépendante, le Togo n’en finit pas de récolter les « distinctions » en matière de déni des droits de l’homme. La quotidienneté des atteintes aux droits de l’homme a, cependant occulté le harcèlement des correspondants de la presse étrangère dans le pays…Retour sur un flicage de tous les instants et un stakhanovisme répressif.

Le paradoxe de l’existence d’une presse privée en même temps que de son musellement est assez frappant au Togo : les journalistes qui s’évertuent quotidiennement à rendre compte des événements dans le pays savent très bien à quoi ils s’exposent. Depuis l’époque euphorique des « Forum Hebdo », « Courrier du Golfe » et Kpakpa désenchanté », nul ne se fait plus d’illusions sur la capacité des autorités togolaises à assumer la présence dans le pays d’une presse digne de ce nom. Pour le pouvoir et ses mandarins, le seuil de tolérance se confond systématiquement avec une capacité de nuisance aux limites de la frénésie… En treize ans d’existence, le bilan de la presse indépendante est largement en deçà des attentes et les perspectives assez étroites surtout avec la même configuration politique dans le pays. Entre les saisies intempestives, les interdictions de paraître, les filatures, les menaces et autres arrestations, la marge de manœuvre de ces professionnels de l’information est, pour le moins, exiguë sinon inexistante.

Les journalistes de la presse internationale font figure dans ce décor, de privilégiés ou d’enfants gâtés de la presse au Togo. C’est, du moins, l’opinion qu’on peut avoir si on retient l’hypothèse de la couverture que leur confère le fait d’officier pour des agences sur lesquelles les autorités togolaises n’ont, à priori, aucune main-mise. Mais c’est mal connaître la nature du régime togolais que de croire qu’il se laisse facilement impressionner par de telles considérations. La plupart des correspondants de presse à Lomé font journellement l’expérience d’un flicage surréaliste de la part des autorités togolaises. Si on ne leur fait pas « tâter au gnouf » comme leurs confrères de la presse privée nationale, ils n’en sont pas moins l’objet de tracasseries ridicules allant de la convocation à Lomé 2(la résidence du chef de l’Etat) à des séances d’hystérie collective au ministère de l’intérieur en passant par un « sit-in » téléphonique auprès de leur direction pour un licenciement immédiat. Ce sont souvent les manifestations de l’opposition qui constituent le « casus belli » entre les correspondants à Lomé et le pouvoir : nombre des manifestants, déclaration des opposants ou comportement des forces de l’ordre, tout devient sujet à comparution devant un tribunal souvent présidé à distance ou en personne par le guide suprême lui-même. Il est alors demandé au « fautif », insultes et pression à l’appui, de rédiger séance tenante un démenti de la dépêche ou du son que son agence a déjà publié !

Gare à vous si vous avez l’outrecuidance de protester devant ce « peloton » de redressement, vous vous exposez désormais à une surveillance constante avec la désagréable perspective de voir un « accident arriver ». Feu Léopold Ayivi, ancien correspondant de l’AFP à Lomé en a fait les frais de la plus dramatique des manières : en 1993, alors qu’il avait déjà quitté l’AFP, plusieurs individus lui tirent dessus à sa sortie du domicile du nouveau correspondant dans la capitale togolaise. Il meurt quelque temps après dans d’atroces souffrances.

On mesure alors tout le ridicule qu’il y a dans le communiqué de condoléances publié par le pouvoir togolais au lendemain de l’assassinat de Jean Hélène en Côte d’Ivoire, quand lui-même ne se cache pas de son zèle à martyriser ceux qui travaillent sur son sol.
Un ancien journaliste du service anglais de RFI, lui, sera autrement plus heureux : en 2002, pour avoir envoyé à sa radio des sons de manifestants de l’opposition criant leur ras-le-bol du Président Eyadéma, il sera immédiatement limogé de RFI sur « instruction » des autorités togolaises avec en prime son renvoi de radio-Lomé où il travaillait parallèlement !

Des ministres de la République viennent souvent sur le plateau de la télévision nationale pour invectiver tel ou tel journaliste et par ricochet son agence tout simplement pour avoir fait son travail lors d’une marche de protestation des étudiants ou de l’opposition. Ce sont souvent les ministres de la communication et de l’intérieur qui se chargent de la prise en main des correspondants à Lomé : harcèlement au téléphone et à des heures inimaginables, sommations de tout genre, mise à contribution des agents de sécurité à des fins de surveillance, tout y passe pour vous faire définitivement renoncer à faire correctement votre travail. Ce sont surtout les correspondants de l’AFP et de RFI qui subissent ce matraquage quelques fois avec la complicité de leur rédaction au sein desquelles le pouvoir de Lomé a ses affidés. Sinon comment comprendre que le chef de l’Etat ou un de ses ministres vous promette de vous « faire virer » et que 48 heures plus tard, la prophétie se réalise !

Tout en mettant la pression sur les correspondants de la presse internationale pour qu’ils fassent l’impasse sur les activités de l’opposition, le pouvoir ne se gêne pas pour faire le siège de ces même journalistes afin qu’ils « grossissent » la taille de leurs propres manifs…. Il leur est même demandé, avec un assortiment de menaces à peine voilées, de faire des papiers sur des marches de soutien au « père de la nation » ou plus hallucinant encore, sur des voyous qui viennent lire des motions nauséabondes à la télévision !

La fréquence avec laquelle le président Eyadéma arrive à trouver dans son « emploi du temps très chargé » un créneau pour s’occuper des dépêches des journalistes et à leur administrer des cours de déontologie est, de ce point de vue, très symptomatique du comportement du pouvoir à l’égard de la presse en général et de la presse étrangère en particulier. Le fait que certains prétendus « directeurs régionaux » d’agences de presse s’empressent de « baisser la culotte » devant les autorités togolaises participe à compliquer la tâche de leur correspondant qui se retrouve dès lors entre le marteau et l’enclume. Résultat des courses : la profession de correspondant de presse à Lomé est réduite, comme on peut le voir, à sa portion congrue avec une certaine ringardisation des journalistes eux-mêmes.

Et comme beaucoup semblent le penser, au-delà d’une simple question de sécurité des journalistes en Afrique, l’assassinat de Jean Hélène pose une véritable problématique des rapports entre presse et pouvoir sur le continent et surtout au Togo.

Par Franck Ekon
Ex- correspondant de l’AFP à Lomé